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Pour un cinéma punk
critique proposée par Camille Moreau
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« Je n'aime pas beaucoup la cervelle en été, salissant les pare-brises.
Je n'aime pas les nouveaux-nés trop entêtés, à garder les yeux clos.
Il faut les leur ouvrir de force à coups d'rasoir, je ne supporte pas les enterrés vivants. Je suis in, inadaptée. »
Brigitte Fontaine, "Je suis inadaptée".
On peut dire que les films de Delépine et Kervern, bien qu'ayant au final une mise en scène époustouflante, entre moments bruts de réalité et envolées surréalistes, partent surtout d'une base humaine, ils créent en fait un immense terrain de jeu avec les participants les plus adéquats pour en tirer une puissance de groupe : le film est avant tout l'expérience de son tournage. Ce dernier volet n'échappe pas à la règle. Une zone commerciale de périphérie comme terrain de jeu, deux monstres de la comédie pour joueurs principaux (Poelvoorde et Dupontel, pour la 1re fois réunis), tout deux fils du couple délirant Brigitte Fontaine et Areski Belkacem, et pour l'esprit de groupe, en vrac : Bouli Lanners et Serge Larivière (les belges réunis par Samuel Benchetrit dans "J'ai toujours rêvé d'être un gangster"), Gérard Depardieu, Barbet Schroeder, Yolande Moreau, Les Wampas.
"Mammouth" était un road-movie, "Le Grand soir" est un western, urbain et moderne. Les deux compères ne cherchent pas à fuir cette zone commerciale mais à la sauver, le but étant ce "Grand Soir", notion héritée des révolutions communistes. Comme dans les westerns, un héros arrive seul à cheval sur un territoire qui n'est pas ou qui n'est plus le sien. Ici nous avons Poelvoorde aka Not quittant le centre-ville pour la périphérie a pied, son chien attaché autour de la taille. Johnny Logan arrivait devant le saloon de Vienna, au début du "Johnny Guitar" de Nicholas Ray, alors que le vent et la poussière semblait l'en dissuader. Le saloon semblait même complètement coupé du monde. Le saloon du "Grand Soir" c'est le restaurant des parents : « la Pataterie ». La zone commerciale semble toute aussi déserte que le Vienna's de Johnny Guitar, crise oblige. Cet espace qui englobe les personnages est leur monde, il agit directement sur eux. Ainsi Dupontel aka Jean-Pierre se fait virer de son travail, il vendait, ou du moins essayait, des matelas. Avec l'aide de son frère Not, il va tenter de reconquérir ce territoire, par une révolution.
Pourtant la relation entre les deux frères partait mal. Ils sont exactement l'opposé l'un de l'autre. Not est le plus vieux punk à chien d'Europe, il veut vivre libre et sans attaches professionnelles tandis que pour Jean-Pierre perdre son job c'est se perdre soi-même. Face à leur père, ils parlent en même temps comme si l'autre n'existait pas, ils vivent bien dans deux mondes différents. C'est pourquoi Not finit par en faire un punk, pour l'empêcher de pouvoir reprendre un travail, il le libère du joug du capitalisme. Il lui fait découvrir son monde à la fois pour sauver son frère mais aussi pour faire parti d'une véritable famille, qui l'accepte en ce qu'il est : Not, la négation. S'il retourne à la Pataterie à la fin, c'est bien qu'il partait sans avoir réussi ce pourquoi il était venu.
Not représente le cinéma de Delépine et Kervern. Il est le marginal qu'ils filment au fur et à mesure de leur carrière, que ce soit des types à fauteuil roulant dans "Aaltra" ou le sourd-muet d'"Avida". Ce marginal symbolise leur cinéma. Quand Not fait de son frère un punk, c'est comme si les réalisateurs nous tendaient la main pour nous faire rentrer nous aussi, victimes d'un cinéma aux normes, dans leur monde, hors-norme. Avec "Louise-Michel", "Mammuth" et "Le Grand Soir", ils mettent en scène des victimes du travail, ouvriers licenciés, employé à la retraite etc . Là où leurs premiers films étaient oniriques, les derniers sont punks. Chaque personnage s'affranchit de sa situation par une révolution personnelle. Et si le film est si fort, c'est qu'il montre qu'une révolution ne peut avoir lieu que si on ne la fait pas seul. Jean-Pierre commence par s'immoler en plein magasin sans que personne ne le regarde ni même ne l'écoute. En faisant leur révolution tous ensemble, le monde dont ils dépendaient fini par brûler, "Le Grand Soir" est arrivé.
Delépine et Kervern ont donc créés un cinéma-punk, qui rejette tout ce qui pourrait être « normal ». Punk par sa révolution, son rejet de la société de consommation, mais aussi par son humour. Brigitte Fontaine est hilarante à chaque réplique (« Je ne suis pas ta mère ! »), Dupontel est génial quand il craque : devant son patron ou quand il saute de matelas en matelas, moments toujours filmés au iPhone. Bien sûr, les passages caméra de surveillance ou encore cette scène-sketch du bébé au drive de Quick (« Avancez à la dernière cabine »). Bref, on rit du début à la fin.
Mais l'humour, la dérision sont systématiques dans la musique punk. En écoutant les Modern Lovers ce matin, un groupe qui n'est pas réellement punk mais plutôt minimaliste et proto-punk, (c'est à dire qui est une influence majeure du mouvement punk), une chanson sonna en écho du film, "Lonely Financial Zone". Je me suis rendu compte de cette réaction violente vis-à-vis de la musique de l'époque (beaucoup de reprises comme pour dire que c'était mieux avant). La simplicité de leurs chansons face à la naissance de la musique électronique, et la légèreté de leur leader, Jonathan Richman face à la peur d'une ère ultra-capitaliste, qui aurait perdu son humanité. Au final, le cinéma de Delépine et Kervern lui aussi est simple, il bannit les obligations cinématographiques comme le champ/contre-champ, et derrière la légèreté de son humour cache une véritable révolution. Soyons donc punks, et finissons en chanson !
« In the lonely financial zone, by the sea.
I have walked under moon and stars.
Skyscrapers shone in their dark majesty.
In this otherwordly land of ours.
I've walked by the buildin's, I've walked by the malls,
I've walked by the skyscrapers, lonely and dark. »
Jonathan Richman & The Modern Lovers, "Lonely Financial Zone".
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