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The Deep Blue Sea

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The Deep Blue Sea
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The Deep Blue Sea

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The Deep Blue Sea

2011 - G.-B./Etats-Unis - Drame/Romance - 1h38

Two Lovers.
critique proposée par Loïc Arnaud
855 lectures

Il y a des réalisateurs et des films que l’on n’attend pas ou peu, que l’on ne voit pas venir ou au dernier moment ; « The Deep Blue Sea » de Terence Davies fait partie de ceux-là. Le réalisateur anglais s’est fait remarquer à la fin des années 80 en présentant ses films dans de prestigieux festivals comme Locarno et Cannes, il remporta d’ailleurs en 1988 le Prix de la critique internationale sur la Croisette pour « Distant Voices ». Suivront d’autres films, dont deux en compétition à Cannes, mais cela ne suffira pas à le consacrer dans la cour des grands cinéastes internationaux qui comptent, ceux dont on parle !

Ainsi cette adaptation de la pièce d'un dramaturge nommé Terence Rattigan ne faisait pas partie de ces films annoncés, qui excitent les amateurs de cinéma, dont on guette fébrilement les échos, la sortie. Alors est-ce donc pour cela que ce mélodrame nous a cueillis et touchés à ce point ? L’effet de surprise a-t-il pris le dessus sur les qualités intrinsèques de ce film ? Soyons clair : non ! Pas besoin d’être le plus averti des cinéphiles ou des critiques pour reconnaitre la qualité de la mise en scène, de la narration, l’excellence des acteurs et constater qu’on vient de voir un mélo, un vrai, comme rarement depuis longtemps !

Commençons par l’ancrage historique du film, d’une grande importance. Nous sommes dans l’Angleterre d’après-guerre, celle des années 50, d’un pays exsangue, détruit, ruiné, où les tickets de rationnement sont monnaie courante. Il n’y a pas que les cœurs qui sont en ruines dans l’Angleterre de l’enfance du réalisateur de Liverpool… les personnages évoluent dans une société corsetée, moralisatrice où les conventions prennent le pas sur la passion.

Hester (Rachel Weisz plus belle et intense que jamais), femme insatisfaite d’une trentaine d’années est confrontée à cela, au terrible dilemme d’être partagée entre deux hommes: d’un côté celui qu'elle n'aime pas, ou plus, son mari qui a l’âge d’être son père, un vieux juge réputé, sensible aux traditions d’une société au plus haut point rigide; de l’autre celui qu'elle aime trop, un ancien pilote, héros de la bataille d’Angleterre, bel homme oisif, inculte et plutôt creux.

On découvre cette héroïne tragique alors qu’elle prépare minutieusement son suicide (raté donc) dans une chambre minable d'un immeuble londonien. Avec de lents et superbes mouvements de caméra, Davies nous fait pénétrer doucement dans l’espace de cette femme, mental et moral surtout. Nous allons découvrir les souvenirs de cet amour interdit, ravageur, la terrible désillusion qui va l’assaillir, la tourmenter au plus profond d’elle-même.

Dès le début on est happé par l’atmosphère du film et la cohérence de sa mise en scène. Ce film a le don d’étirer les séquences, de nous proposer des plans d’une incroyable langueur et fluidité, les visages sont comme baignés ou plutôt noyés par un flou, une obscurité constante, la caméra flotte, au diapason des émotions des personnages. Ajouté à une narration qui brouille nos repères temporels, qui multiplie les flashbacks, une économie de dialogue et une musique élégiaque très présente, il n’est pas si aisé que cela de rentrer dans ce film. C’est ainsi qu’il faut se laisser porter par une forme d’indolence qui confine à une longue rêverie, qui donne au film une dimension sensuelle et charnelle des plus troublantes.

La caméra de Florian Hoffmeister, son chef opérateur, caresse délicatement la vétusté des lieux tandis que la lumière dans laquelle baigne le film est douce, du côté du rêve, mêlant bribes du passé et pointes de présent dans ce film qui entrelace harmonieusement retours en arrière et chronique minutieuse des derniers moments d'un amour.

Des regards, des silences, des petits gestes… tout cela donne au film une forte intensité dramatique, plutôt minimaliste soit, mais qui permet d’accorder à nos cerveaux et nos yeux une attention particulière aux détails du cadre, à la composition des plans, à la force des dialogues, leur sécheresse (Lui : « Tu ne m'as pas regardée depuis que je suis arrivé», elle : « Je sais déjà à quoi tu ressembles » / lui: " Je déteste être imbriqué dans les sentiments des autres" / elle: " On ne doute pas de ton courage mais de ton esprit".), qui contrastent avec l’atmosphère feutrée, la douceur et la longueur des plans.

Il y a ainsi quelque chose du domaine de l'expérience sensorielle dans ce film, à l’image d’Hester qui a bousculé toutes les conventions et la bonne morale pour se laisser emporter par ses désirs, ses pulsions. C’est cela qu’elle découvre avec son beau pilote Freddie (remarquable Tom Hiddleston, déjà remarqué dans « Cheval de guerre » et « Avengers » cette année) mais qui ne comprend et accepte pas son amour fou, effrayé qu’il est par la dimension romanesque et tragique des sentiments qu’elle lui porte. Hester est partagée entre deux hommes, deux histoires qui, chacune à leur façon, la repousse loin de ses rêves et désirs, elle est coincée entre deux extrêmes, soit l’ennui profond, soit la passion dévastatrice. Ces deux hommes sont effrayés par cette femme qu’ils ne comprennent pas, cette « moderne », qui accepte de se placer en position de faiblesse par fidélité à elle-même. Mais Freddie a le mérite d’être le révélateur de la passion, de l’amour physique.

Davies se fait ainsi cinéaste impressionniste et a le don de transcender les effets rétros du film, une certaine afféterie voire un fétichisme esthétique pour nous offrir un film à la forte dimension charnelle, qui rend merveilleusement bien compte de sentiments tels que l’insatisfaction, la désillusion, la peur, le trouble… quand les sentiments ne sont pas entièrement partagés et forts pour dépasser les règles morales, quand le don de soi ne suffit plus à combler le décalage des affects, quand la différence sociale et culturelle est trop importante, quand la passion s’évapore, quand les regrets se font jour et la mélancolie, la tristesse, le dépit amoureux finissent par gagner et vous dévorer… tout cela Terence Davies le capte, l’imprime sur la pellicule, le distille aux spectateurs et c’est une expérience bouleversante et marquante.

Dans ce sublime et tragique portrait de femme, dans le rythme et les mouvements de caméra, dans cet éclatement de la linéarité, à la vision de ce spectacle aussi beau que cruel, aussi intense qu’oppressant, il y a à la fois quelque chose de Max Ophuls, de Kenji Mizoguchi, de David Lean (époque anglaise et notamment le magnifique « Brève Rencontre » dont Davies a « volé » deux plans !), de Luchino Visconti ou encore du maître du genre, Douglas Sirk; c’est dire si le natif de Liverpool s’invite avec ce film à la table d’illustres réalisateurs. Seul le temps et d’autre visions nous diront si ce film restera dans les annales du mélo mais il est certain que ce film est un objet rare, unique et précieux dont on a du mal à se défaire, jusqu’au magnifique plan final, lent et aérien, envoûtant, sur les ruines de la guerre, et pas seulement...

Loïc Arnaud.




 

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