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Cauchemar chromatique.
critique proposée par Camille Moreau
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"Faust" était l'un des films les plus attendus de cette année. Dernier film d'Alexandre Sokourov, il conclue sa tétralogie du pouvoir débutée treize ans plus tôt avec "Moloch", qui faisait plutôt un portrait d'Eva Braun en abaissant Hitler au ridicule, tournant autour de : « suis-je un monstre d'aimer un monstre ? » Suit "Taurus" en 2000 qui présentait les derniers instants pathétiques de la vie de Lénine, et enfin "Le Soleil" en 2005, qui suivait, lui, la fin du règne de l'Empereur Hirohito en 1945, autrement dit le moment où le monstre se rend compte qu'il n'est qu'un homme. Contrairement aux précédents opus de cette tétralogie, "Faust" n'a pas de réalité historique, il est le seul personnage à proprement fictif. Bien sûr, c'est un monument de l'art, l'adapter n'est pas une mince affaire. De plus, Murnau en a fait un des chefs d’œuvre de l'expressionnisme allemand, longuement commenté par Eric Rohmer. Mais Sokourov s'échappe de la tradition, il a fait de ce "Faust" le sien, il l'a signé d'un style très pictural qui lui est propre, comme une abstraction de la réalité, celle d'un personnage et d'une époque fantasmée qui s'étale devant nos yeux.
Sokourov a pris soin de bousculer l'intrigue, d'y enlever la présence de Dieu, comme le dit Wagner à Faust, d'un visage défait et apitoyé, « le diable existe mais le bien, lui, n'existe pas ». Il remplace l'intrigue du dilemme entre Dieu et Méphistophélès en un simple miroir, flottant dans les nuages lors de l'ouverture du film. Il enlève tout vœu de jeunesse éternelle pour n'en tirer qu'une seule nuit de luxure et repousse la signature du contrat de Faust pour en faire sa conclusion. Ce n'est plus dès lors la tragédie qui intéresse Sokourov, mais le chemin qui y mène. Comme si "Crime & Châtiment" s'arrêtait avant le double-crime commis par Raskolnikov. Que l'on suivait toute sa théorie et son discours métaphysique jusqu'à l'entrée dans l'escalier, où il s'apprête à commettre l'irrémédiable. Ici, Faust se croit atteint par la grâce, mais s'en va damné.
En regardant "Faust", vous entrez au Royaume des viscères, de la putréfaction de la chair. Homme de science, c'est d'abord dans un corps ouvert que Faust cherche l'âme. Son élève, Wagner, pense qu'elle se trouve peut-être dans les pieds. Mais contrairement au corps, l'âme est éternelle, et c'est clairement ce que met en scène ici Sokourov : l'écart entre une recherche métaphysique et l'importance du corps subissant. Rappel organique d'une loi supérieure, celle du temps. Un homme peut avoir de grandes idées, mais il n'est qu'humain, fait de chair et d'os, il se dégrade. On se souvient de l'attention de Sokourov à la lourdeur du corps d'Alexandra dans son film éponyme, c'est dans cette même logique qu'ici on voit les traits du vieillissement sur le corps des personnages, et d'ailleurs seule Margarete paraît jeune et angélique.
Le poids du temps se ressent dans chaque pas qui conduit Faust, de même, lorsque son père « soigne » l'un de ses patients au début du film, qui par coup de pot s'en sort (ce qui ne sera pas le cas d'un second plus tard), on entend l'étirement de la corde sur cette table qui semble faite pour la torture, le craquement des os et le grincement de la mécanique. La peste et les rats ne sont pas loin, ils rôdent. Sommet de cet amas de chair, qui n'est pas sans rappeler le devenir-viande de chacun selon Francis Bacon, le corps nu de Mauricius et l'homoncule de Wagner. Dans les deux cas, nous sommes face à une créature à la nudité abjecte et informe, prenant une apparence de monstruosité. Le corps de Mauricius est gonflé, boursouflé, il présente, en guise de sexe, un micro-pénis collé au-dessus de ses fesses. Cette monstruosité, Mauricius, en diable, l'affiche. Il s'exhibe devant les blanchisseuses qui passent du rire à l'effroi. Quant à l'homoncule de Wagner, cet « homme créé par l'homme », censé être sur-homme de ce fait, n'est qu'un petit tas de chair enfermé dans un bocal sur lequel repose une minuscule tête. Chose intéressante, ces deux passages sur l'informe qui dégoûtent à chaque fois Margarete, la rapproche toujours un peu plus de Faust. Il est son bourreau, celui qu'elle envie, qu'elle admire, mais qui a tué son frère. Celui qui la repousse et l'effraie tout autant qu'il l'attire, les amants maudits.
Mais Sokourov ne s'est pas contenté d'un étalage à la limite de la boucherie, il n'est pas là pour choquer le petit-bourgeois en lui montrant du crade, du dégueulasse. En témoigne les plans en extérieur, magnifiques, ceux de la forêt et ceux du lac, véritables tableaux filmés qui rappellent l'approche picturale de Mère et Fils. En cela, "Faust" n'est pas une simple tache de couleur vert-marron que Sokourov se serait amusé à aplatir sur ses plans du début à la fin. Surtout que le film s'illumine au fur et à mesure. Comme on peut le voir dans le numéro de juin des "Cahiers du Cinéma", Sokourov prépare tout un étalonnage chromatique pour ses films, des nappes de couleurs qui englobent successivement chaque plan, et marquent à l'intérieur même des séquences des ruptures de ton. Le film se transforme en tableau vivant, un tableau qui pourrirait de l'intérieur. Il impose une approche sensorielle qui est liée à cet étalage de matière, que ce soit la chair directement présentée ou les nuances de couleurs, et par là, il est donc primordial de voir "Faust" en salle. Toute son efficacité vient de son effet physique sur le spectateur qui a ainsi l'impression de voyager dans un cauchemar chromatique. Aspect, encore une fois, organique de l’œuvre qui s'oppose à sa réflexion métaphysique, c'est le dilemme de "Faust".
Le diable est dans l'argent commence par dire Wagner. Et le diable ici est usurier. Il ère dans une pièce remplie d'objets en toutes sortes qu'il vénère comme des fétiches, il passe son temps à embrasser certaines pièces, lécher des statues religieuses à l'église. Lui n'est pas attiré par l'argent, il est l'argent, donc il convoite plutôt le temps, les sentiments des gens, court à leur perte. Bien que Faust se jette lui-même dans la gueule du loup. Mauricius en soit, ne le tente pas, mais l'accompagne dans sa quête de vérité. Il est l'autre nécessaire à toute conversation philosophique, car Faust est autant surprenant qu'il est bavard, comme une grande discussion sur l'être. Drôle de diable, qui tend plus au bouffon donc. Tous semblent envoûtés par Mauricius, à l'image de cette grosse dame qui le suit partout en prétendant qu'elle est sa femme. Il provoque une bagarre à la taverne, et résout le conflit en faisant sortir du vin par les murs. Il manipule la bonne de Faust pour rentrer chez lui, et quand ils vont voir le père de Faust, ce dernier l'insulte, le chasse. Dans chaque scène, il est le point central autour duquel tout le monde gravite, et Faust devient son satellite . A partir du moment où il rencontre Mauricius, le format de l'image se met à changer, elle est elle aussi contaminée par Mauricius, étirée, diagonale. Tout comme elle sera contaminée par la pureté de Margarete, dans cette magnifique scène de l'aveu, où Margarete, venant d'apprendre le nom de l'assassin de son frère, qui n'est autre que Faust, se rend chez lui pour en avoir le cœur net. Gênée, elle s'assoit et regarde cet homme en face d'elle, dont elle sait qu'elle est la source de son désir. Le visage de Faust se déforme, abasourdi par ce qu'il s'apprête à dire. Mais avant toute parole, il la regarde une dernière fois, avant de n'être qu'un monstre pour elle. Le visage de Margarete, en gros plan, devient celui d'un ange, irradié de lumière et dilatant le temps réel de la scène. Rarement une scène d'aveu n'aura été aussi belle.
Quant aux relations entre Wagner et Faust, elles sont assez étranges. Lui est présenté comme un idiot dévoué à son maître, lâchant ça ou là quelques phrases philosophique. Il vénère Faust, d'ailleurs il le lui dit. Quand celui-ci lui demande ce qu'il voudrait du diable, il lui répond qu'il enlèverai la Terre entière pour n'y laisser qu'eux deux. Toujours à ses bottes, il l'épie dans la forêt quand il converse avec Margarete, il intervient pour le méfier de Mauricius. Il finit balayé par Margarete. Il convoite cette dernière dans sa jalousie envers Faust mais finit par l'effrayer en lui présentant son homoncule. Margarete pousse Wagner, ce qui casse le bocal et laisse l'expérience étendue sur le sol, couverte de verre et sur le point de mourir. Faust se dévoue tout entier à Margarete et en oublie Wagner, quittant ses professions : docteur, professeur, pour son désir. Il y a ici une logique épicurienne, véritable pied-de-nez à la morale, de la même manière qu'une rupture de l'homme avec la divinité. Il n'y a plus de morale si les hommes ne sont qu'un tas de chair de même qu'il n'y a plus de Dieu si l'homme crée l'homme. La question de la morale est primordiale dans "Crime & Châtiment", c'est la découverte d'un esprit supérieur dénué de morale qui se fait rattraper par elle. Faust lui, préfère céder son âme au diable pour passer une nuit avec Margaret. Il préfère tout abandonner par désir, et Mauricius le sait dès le début, c'est bien lui qui l'emmène chez les blanchisseuses. C'est pour ça que le contrat ne se signe qu'à la fin, Sokourov nous présente en fait la montée du désir et l'abandon total en ce désir. Mauricius en présentant la seule touche angélique de ce monde putride à Faust avait la garantie que celui-ci finirait par signer.
Faust en fait, cherche le sens de la vie. Lui qui sait tant de choses, docteur et professeur, en fait ne sait rien. Il est bloqué dès les premiers mots de l'évangile selon St Jean : « Au commencement était le verbe. » Qu'est-ce que cela veut dire ? Toujours à aller quelque part, sa marche est celle du philosophe en quête de vérité. Cartésien, il remet tout son savoir, et donc son existence entière, en question. Il cherche à trouver la grâce qu'il obtient, non pas dans les bras de Margaret, mais lors de son fou-rire final devant geysers. Il a enfin compris le fonctionnement de cette nature, au détriment de son âme. Ainsi, son rire devant les geysers est autant celui de la grâce atteinte que de celui du fou, renversé par l'ironie d'avoir compris trop tard.
"Faust" est donc un film-somme qui remplit ses promesses. Une véritable expérience de cinéma à vivre en salles. Tout aussi beau qu'il nous présente l'abject, la pourriture, la décomposition pour en faire la base de sa réflexion. Une réflexion métaphysique sous forme de conversation entre Faust et Mauricius, se baladant dans la ville et ses alentours. Une recherche de la grâce qui trouve son dénuement dans la perte. "Faust" est donc le terrible sort qui s'abat sur l'humanité, partant traverser les époques en nous tournant le dos. Plus qu'une conclusion, il devient le fondement de la tétralogie du pouvoir, la base fictionnelle des grandes figures historiques que sont Hitler, Lénine et Hirohito. Avec "Faust", Sokourov a créé une œuvre profonde, fondamentale et intemporelle. Un film unique.
Camille Moreau.
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