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Le bal des tueurs
critique proposée par Thibault Krause
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« The Raid », disons le d’emblée, est un objet filmique déroutant, une œuvre inattendue qui provoque une certaine fascination. Si l’âge d’or du cinéma d’action hongkongais semble révolu, le dernier film du jeune réalisateur gallois Gareth Evans (le troisième pour le cinéaste, le premier à nous parvenir en Europe) pourrait se voir comme un héritier immature et endiablé d’un genre dont le savoir-faire repose aujourd’hui sur les épaules de quelques rares réalisateurs (Johnnie To et Tsui Hark). À défaut de cibler le panthéon sur lequel reposent ses modèles, « The Raid » ajuste son tir sur une stylisation de chaque instant, où chaque action entreprise pourrait être à la fois la première et (ou) la dernière. Il vise à vider les espaces et les corps de leurs substances, à les épuiser. Les enjeux du film sont dévoilés dans une brève introduction : un commando, briefé caricaturalement à l’intérieur d’un fourgon, est propulsé en direction d’un immeuble hostile et vétuste, dans l’intention d’y stopper une canaille de la pègre locale. Une bascule s’opère cependant une fois que les lieux sont partiellement investis : les assaillants, désormais pris au piège, sont à leur tour traqués. Le bal peut commencer.
À toute épreuve
Parler d’une circulation sur rail en évoquant « The Raid » serait un doux euphémisme. En effet, l’enchainement des situations, appuyée par la verticalité de l’environnement (un bâtiment découpé par étages), repose, à l’instar de quelques jeux vidéo (nous y reviendrons) sur une progression linéaire : on y avance, on se confronte à la menace, on en sort vainqueur puis on s’élève d’un niveau, avant de tout recommencer jusqu’au dernier étage, jusqu’à l’ultime affrontement. Ici, il n’existe (presque) aucune épaisseur psychologique ou biographique, mais essentiellement une volonté de se laisser porter par une course-poursuite au sein d’un huis clos labyrinthique, mais aussi par la sécheresse et la démesure des évènements, par un improbable ballet de corps en mouvement. Le spectateur peut alors s’interroger, en toute légitimité, sur un détail flagrant : comment tenir 1h40 de fiction avec un tel dispositif ? C’est par un épuisement constant, aléatoire, renouvelé et ludique de trois figures que les éléments de réponse surgissent : la rétine, le(s) corps et l’espace. Arrêtons-nous succinctement sur le premier.
Emporté malgré lui dans cette frénésie, le cinéaste n’hésite pas à expérimenter les effets optiques. Le résultat, captivant, manifeste les symptômes d’un « suresthétisme » oscillant entre de purs moments d’incohérence visuelle (aucun point de vue, problèmes de montage et de raccords faisant écho aux pires fictions de série B), et quelques détonations touchées par la grâce de diverses et fulgurantes idées de mise en scène. Qu’en est-il de la « ludification » du film à travers l’épuisement du corps et de l’espace ?
Une balle dans la tête
C’est bien de jeu dont il s’agit dans « The Raid », celui d’une mécanique de l’exécution, celui de la chorégraphie mortifère, sans cesse à réinventer. Ce constat, nous pouvons également le remarquer dans la sphère vidéo-ludique, et davantage au sein d’une œuvre sortie à quelques semaines d’intervalle du film d’Evans : « Max Payne 3 » (développé par le studio Rockstar Games). Les deux fictions se caractérisent par une impérieuse fuite en avant, modérée le temps de quelques brèves haltes dans des cellules neutres à l’état de stase. On y passe de niveau en niveau (« The Raid »), de chapitre en chapitre (« Max Payne 3 »), en se nichant dans des lieux de préservation éphémères, sous une couverture vulnérable, afin de laisser s’échapper quelques éléments d’intrigue ; avant d’être poussé à se découvrir de nouveau et de repousser les limites du corps dans un funeste ballet de collisions. Les espaces et les corps sont une substance qu’il faudra (re)cadrer, malmener et exploiter dans leurs moindres parcelles, jusqu’à la décrépitude. Le « Gunfight » et l’affrontement à mains nues deviennent le prétexte idéal à toute forme de fascination pour la mort, de jeu sur et avec la mort. Il est plutôt rare de se trouver face à deux œuvres qui s’interrogent (consciemment ou non) sur l’élucidation d’un problème (les probabilités envisageables via un nombre de combinaisons) lié à la reprise ainsi qu'au renouvellement d’une situation.
Le parti pris de « The Raid » pourra assurément susciter un certain enthousiasme de la part des spectateurs. Celui-ci représente cependant et indéniablement sa principale limite. L’esthétisme de la violence au cinéma est un exercice de style qui ne convient pas à tout le monde. Si vous recherchez l’émotion, le suspens ou les grands récits, vous pouvez passez votre chemin. Néanmoins, si vous êtes nostalgique d’une époque (presque) révolue et que, a contrario, vous cherchez désespérément l’action pure et dure, vous trouverez difficilement mieux dans les salles que cette petite série B chorégraphiée et survitaminée. « The Raid » est un film à ne pas mettre à portée de tous les regards (et surtout à ne pas prendre au sérieux) ! On vous aura prévenu !
Thibault Krause
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