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Holy Motors

2012 - France - Drame - 1h55

"Holy Morts".
critique proposée par Matthieu Le Scornec
1202 lectures

Treize années se sont écoulées depuis son dernier film, « Pola X », mais Leos Carax n'a toujours rien perdu de sa poésie, de son inventivité et de son audace. Treize années qui semblent aujourd'hui nous porter bonheur à voir ce nouvel opus, plus fou que jamais. Assemblé comme un kaléidoscope, le film mélange les univers, les sensations, les genres, les styles, et brouille sans cesse les pistes.

Dans ce conte fantastique, Oscar est un comédien qui travaille sans relâche du matin à la nuit, à bord d'une limousine qui le déplace d'une scène à une autre. En une journée il va ainsi endosser neuf vies qui sont autant d'univers singuliers. Tout à tour riche, miséreux, danseur, sauvage, père, tueur, tué et mourant, on assiste à la somme d'une carrière, ou d'une vie. Entre chaque scène Oscar retourne au "cul-du-monde", dans sa limousine qui n'est rien d'autre que sa loge. Là, il transite d'un rôle à l'autre, on le voit se maquiller, se métamorphoser, entrer dans ses rôles.

Dans ce monde où les caméras sont devenues si petites qu'elles en sont invisibles, le regard de l'objectif s'est substitué au regard du monde. Toutes ces scènes qu'Oscar doit jouer jusqu'à minuit sont semblables à des happenings qui se dérouleraient dans une réalité parallèle, exempte de toute mort et remplie d'artifices, dans une réalité de Cinéma. Si on ne sait plus trop où est la fiction et où est le réel c'est qu'ils se mélangent sans cesse. Ainsi la seule scène qui devrait se dérouler en dehors d'un jeu de masque, finit par glisser doucement vers une comédie musicale. On aura bien compris que tout ce que Leos Carax nous donne à voir sur l'écran n'appartient qu'au Cinéma et à rien d'autre. « Holy Motors » est un film si déroutant justement parce qu'il ne prend jamais que des bifurcations. On est sans cesse dans la surprise, jamais à l'abri d'une scène qui tourne mal ou d'une rencontre imprévue. En quelques minutes, à travers chaque séquence, Leos Carax réussit à capturer toute l'intensité d'une émotion. En passant de la tragédie à la comédie, du fantastique au réel, du beau au laid, du futur au passé, Oscar (deuxième prénom du réalisateur et qui constitue une partie de son pseudonyme) nous apprend à nous, spectateurs, à voir les choses d'une façon différente, puisque comme il le dit, la beauté se trouve dans l’œil de celui qui regarde.

L'acteur fétiche de Leos Carax prend possession de chacun de ses 11 rôles avec une virtuosité époustouflante. Adoptant pour chaque personnage une incarnation bien particulière, il réussit à donner une indépendance à chacun, malgré les gouffres qui parfois les séparent. Les temps passés dans sa loge, lors de ses métamorphoses, sont sans doute les plus impressionnants puisque c'est là où la frontière entre réel et fiction se fait la plus mince. Au fur et à mesure que la journée se déroule, la fatigue et l'angoisse se font de plus en plus sensibles, comme si il s'agissait de l'écoulement d'une carrière ou d'une vie. Nés à seulement une année d'écart, Denis Lavant et Leos Carax semblent partager, à tour de rôle, leur histoire et leur corps comme des doubles, hantés l'un par l'autre et ce, depuis leur première expérience commune, Boy Meets Girl, depuis bientôt maintenant 30 ans.

Dans Holy Motors tout est donc histoire de Cinéma. Ce n'est pas un hasard alors si le chauffeur de la limousine d'Oscar n'est autre qu'Edith Scob. Actrice chez Julien Duvivier, Georges Franju, Luis Bunuel, Jean-Daniel Pollet, Jacques Rivette, Raoul Ruiz... Elle se fait ici le moteur d'une certaine idée du Cinéma, cher à Leos Carax. De la même manière les chronophotographies de Marey qui ponctuent le récit, renvoient au premiers temps du Cinéma, à l'époque où il n'était encore question que de capturer l'image de corps en mouvements. Le réalisateur cherche avec ce film à restituer cette sensation simple d'émerveillement, faisant abstraction de toute intelligibilité. Car si « Holy Motors » est un film rempli de mystères à déchiffrer, on peut facilement se laisser bercer par les images, par chaque histoire sans avoir le besoin d'y comprendre quelque chose.

Mais bien sur l'univers de Leos Carax est rempli de poésie, de rimes et de métaphores. Là, une danse guerrière se transforme en chorégraphie sexuelle. Autre part, une bête hideuse se dénude alors qu'une beauté se cache derrière une burqa. Les histoires des anciens films de Carax se répètent et se mêlent. On retrouve le personnage d'Alex (Denis Lavant) présent dans trois des films du réalisateur, le Michel Piccoli de « Mauvais Sang », Edith Scob des "Amants du Pont-Neuf" et aussi Monsieur Merde, personnage immoral et sévèrement bestial, dont la personnalité avait été emprunté au docteur Cordelier de Jean Renoir et qu'on a pu retrouver dans le film à sketches "Tokyo!".

A l'aube de la dématérialisation des caméras, Leos Carax nous fait donc parcourir l'histoire de son cinéma et du Cinéma, de la chronophotographie à la motion capture (deux procédés inventés par Etienne-Jules Marey) à bord de sa limousine immaculée. Ce véhicule, ce « Holy Motors » plus vivant qu'il n'y paraît, est comme le symbole d'une certaine idée du cinéma, le dernier rempart qui sépare encore la vie du spectacle. Si on peut être certain d'une chose par rapport à « Holy Motors » c'est qu'il ne laissera personne indifférent. Fascinant, énigmatique, puissant, bouleversant... Il suffira d'oublier tout ce qu'on a vu du Cinéma auparavant, repartir à zéro sans avoir peur d'apprendre à regarder… autrement.

Matthieu Le Scornec.


 

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