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Du sacrifice au sacrifice
critique proposée par Thibault Krause
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La chauve-souris est de retour et plane une dernière fois (c’est le dernier volet de la saga dirigée par Christopher Nolan) au dessus des salles obscures. Christopher Nolan esseulé dans cette machinerie Hollywoodienne, est très certainement l’un des derniers réalisateurs à faire cohabiter sa vision d’auteur avec les exigences (l’abjecte vénalité) des studios. Une chose est certaine, après le surprenant « The Dark Knight », l’attente et les espérances furent de taille… Quid de cette épique conclusion ?
Un spectacle crépusculaire
L’achèvement de l’épisode « The Dark Knight » laissait un Bruce Wayne écrasé sous la machination mise en place par le Joker (brillamment interprété par Heath Ledger). La victoire n’était alors envisageable qu’à la condition d’un ultime sacrifice : sauver les apparences, oublier le Héros, devenir un fugitif et un chevalier de l’ombre ; être un justicier capable d’endosser les crimes commis par le seul espoir de Gotham City (Harvey Dent, devenu « Pile ou Face »), ayant sombré dans les abimes d’une funeste folie. Quelles sont les limites d’un justicier milliardaire, populaire et masqué ? Etre le propriétaire du costume noire implique un renoncement constant, un dépassement de soi qui questionne le statut de super-héros, voire celui de surhomme pour le cas présent. « The Dark Knight Rises » débute après une ellipse (qui ne sera malheureusement pas la seule…) de 8 ans : Batman n’est plus. L’homme reste, les ailes coupées (sa notoriété s’est envolée, le Batman est recherché pour meurtre), rongé par les remords (la perte de l’être aimé) et jusqu’aux os (il boite), tapi dans l’ombre de son inaccessible manoir. L’espoir de Bruce Wayne semble s’être éclipsé. Son sacrifice ne fût donc pas stérile, car celui de Gotham est ressuscité : la loi règne, la pègre et la corruption sont contrôlées. Si l’émergence du Joker fût autrefois une réponse à l’implacable domination de la chauve-souris (sans Batman il n’y a pas de Joker), la nouvelle menace en phase de s’abattre sur la ville (le personnage de Bane, joué par Tom Hardy), s’avère être bien plus autonome et virulente. L’espoir se dissipe, il laisse place à la terreur et au chaos, le Batman va devoir se réveiller, se relever…
Qui est Batman ?
Si une forme de fascination s’opère face à la trilogie de Christopher Nolan, c’est avant tout car il est rare de rencontrer un super-héros nourrit par ses névroses ; mais encore plus quand il s’agit d’un homme dénué de toute aptitude surnaturelle, donné à voir en pleine déréliction et confronté à l’échec, à la souffrance (physique, psychologique) et à la déroute (idéologique). Le Batman peut être considéré comme le refoulé de Bruce Wayne (chargé de pulsions mortifères), mais paradoxalement comme une charge salvatrice, une raison à son existence. À travers la trilogie de Nolan nous pouvons discerner trois motifs récurrents : l’initiation, l’espoir, l’affaissement (l’échec). Ces derniers seront poussés à leur paroxysme dans « The Dark Knight Rises ». À la défaite et la chute se succèdent la renaissance, le relèvement (« rise »). Il s’agira pour Bruce Wayne, face à chaque épreuve, d’apprendre à savoir qui est le Batman, et principalement à comment l’apprivoiser, comment l’habiter. Ce didactisme, présent dès « Batman Begins » (l’homme devait se relever pour y affronter son trauma), subsiste dans « The Dark Knight » (apprendre à affronter un mal incoercible). Dans ce troisième épisode, l’homme, afin d’affronter un mal d’une rare bestialité (Bane), sera confronté à son trauma initial et devra renaitre de ses cendres, ressusciter la légende, pour ensuite en imaginer un éventuel et futur leg. Pour en explorer tous les aspects, il fallait à Christopher Nolan plus (trop) d’ampleur visuelle et scénaristique.
Trop c’est trop ?
L’audace scénaristique de Nolan avec « The Dark Knight Rises », à l’image de son personnage principal, est marquée par un déséquilibre et finit parfois par s’égarer et perdre toute cohérence. L’intégralité des ressorts scénaristiques aurait très certainement gagné en profondeur avec un long métrage supplémentaire… En 2h44, le film prend la forme d’un drame social (la lutte des classes, renversement du système économique et politique de Gotham City), s’attarde sur le statut social de Bruce Wayne et sur la désagrégation de son industrie (comment faire subsister le Batman sans richesse ?), prend des allures de récit initiatique (le renouement avec le première épisode, la séquence de la prison) et tente de développer les relations de plus d’une dizaine de protagonistes (en mêlant passé et présent...). En résulte un film dont la mécanique finit par s’enrailler. Cette densité, ce trop plein, contraignent le cinéaste à avoir recours à des sautes scénaristiques, aux raccourcis. La mise en scène est manifestement au diapason de cette saturation… L’ellipse prend progressivement place, elle relègue l’ensemble du contexte politique et idéologique (le discours à la lisière du marxisme) au second plan. Aux antipodes de celui traité dans « The Dark Knight » et en analogie avec le personnage de Bane, le récit s’emporte, propose de grands moments de bravoure, mais provoque une indéniable frustration. Où sont passées les respirations ? Le cinéaste, gourmand et peut être un peu mégalo, enfante ici un film estropié, victime d’une trop grande ambition.
Malgré ces carences et bien qu’il perde cruellement en profondeur (et en étrangeté), « The Dark Knight Rises » frappe fort et rempli très bien sa fonction : proposer un excellent divertissement, une fiction fascinante et rythmée à l’ambition démesurée (et une certaine vision de ce qui régit la société du XXIème Siècle). D’une grande dimension romanesque et via un sujet traité avec une noirceur rarement atteinte dans un Blockbuster, le dernier film de Christopher Nolan ne parvient pas à atteindre la grandeur de son prédécesseur, définitivement isolé dans un panthéon impénétrable. Une chose est certaine, la trilogie du chevalier noir reste, aujourd’hui, la plus cohérente à avoir vu le jour sur nos écrans (avec celle de Sam Raimi et son Spiderman). Espérons que la saga ne sera pas, dans un futur proche ou lointain, la cible d’un « Reboot » vénal et bouffon (« The Amazing Spiderman »).
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