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A perdre la raison

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A perdre la raison
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A perdre la raison

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A perdre la raison

2011 - Belgique - Drame - 1h51

Je n’en connais que de fragiles
critique proposée par Audrey Jeamart
719 lectures

Murielle a-t-elle ou non perdu la raison ? Pourquoi cette jeune mère de famille a-t-elle tué ses enfants ? Remué par la découverte, il y a quelques années, de ce fait divers qui ébranla la Belgique, Joachim Lafosse s’en est emparé, construisant une fiction autour des éléments de l’affaire. Aucun voyeurisme ici, simplement la volonté de comprendre, de redonner, sans pour autant excuser, un visage humain à cette femme considérée comme un monstre. La première scène du film annonce d’emblée la tragédie. Puis laisse la place à un long flash-back pour tenter de déterminer comment on peut en arriver là, pour essayer de raconter l’inexplicable, l’impensable, l’inimaginable. En optant pour la retenue, la sobriété, Joachim Lafosse livre un film bouleversant, porté par des acteurs prodigieux, Emilie Dequenne en tête.

Tout commence dans le bonheur. Murielle (Emilie Dequenne) et Mounir (Tahar Rahim) forment un jeune couple heureux. Ils décident de se marier. Mais déjà, le ver est dans le fruit. Car Mounir partage depuis des années la vie de son bienfaiteur, le docteur Pinget (Niels Arestrup), à qui il doit tout ou presque et envers lequel il entretient une dette morale devenue sclérosante. Murielle emménage donc avec eux. Le couple n’est pas deux. Toujours ils seront trois. Dans la vie quotidienne comme dans les moments intimes (le couple accepte par exemple que Pinget leur offre leur voyage de noces à condition qu’il les accompagne, dans une dynamique sans cesse réalimentée de cadeaux empoisonnés). C’est cette absence de limites qui engendrera la tragédie, le triangle infernal devenant de plus en plus étouffant, de plus en plus mortifère pour Murielle, qui ne parviendra jamais vraiment à trouver sa place dans cette maison, au sein de cette famille, tandis que les naissances se succèdent.

Passionné par le lien pervers qui s’est ainsi noué entre les personnages et se renforce de jour en jour (on songe ici à un autre trio sur lequel s’était penché le réalisateur, celui de « Nue Propriété », mettant en scène une femme et ses deux fils), Joachim Lafosse observe sans juger, partant du principe que l’enfer est pavé de bonnes intentions et que le mal n’est pas toujours décelable. Une fois encore, il cherche à comprendre, non à accabler. Comprendre pourquoi, comment la situation a pu aboutir à une si funeste issue, fruit d’une fatalité et non d’une perversité affichée (Niels Arestrup et Tahar Rahim sont ainsi brillants dans leur rapport malsain et dans ce que leurs personnages ont aussi de faible, de fragile).

Le film est le récit d’un délitement, d’une usure. Délitement des liens, usure du corps. Plus le temps passe et plus Murielle affiche un visage fatigué, creusé. Elle si rayonnante au début du film, se laisse envahir par la tristesse, ne parvenant pas à reprendre le dessus sur la dépression maternelle. Sa féminité s’étiole, et les jolies petites tenues sont bientôt remplacées par ce qui s’apparente à une robe de bure médiévale, austère et sans personnalité.

Il n’y a qu’au Maroc que Murielle retrouve des couleurs. Dans sa djellaba, les pieds dans l’eau en compagnie de sa belle-mère, elle sourit à la vie. On songe alors combien le point de non-retour du film se situe au moment où le couple renonce à aller vivre au Maroc, parce qu’ils ne peuvent pas abandonner Pinget. L’occasion manquée, pour la jeune famille, de gagner sa liberté, de se dégager de l’emprise du médecin et d’enfin se retrouver. Ce sacrifice signe définitivement l’enfermement physique et moral de Murielle.

Depuis son premier rôle, dans « Rosetta » des frères Dardenne, Emilie Dequenne a su montrer tout son potentiel dramatique et émotionnel. Dire qu’elle est ici prodigieuse est loin d’être exagéré. Elle incarne avec sensibilité et justesse cette jeune femme qui se fane progressivement. Joachim Lafosse filme tout en sobriété les scènes où elle se montre la plus bouleversante. Celle de la voiture, un plan fixe de Murielle au volant, chantant Femmes je vous aime de Julien Clerc en se laissant peu à peu submerger par l’émotion. Et la scène du coup de fil à sa psy. Justesse de l’écriture, place pertinente de la caméra comme témoin du drame qui ne noue et interprétation poignante font de cette scène un moment glaçant.

Lafosse maitrise son film de bout en bout, ne versant jamais dans le glauque, le macabre, privilégiant dans les deux dernières scènes un hors-champ qui rejoint la notion de pudeur à l’œuvre dans tout le film. N’assénant rien, il en appelle à notre subjectivité, et nous laisse une grande place. Délicate, douloureuse, mais salutaire, nécessaire.


Audrey Jeamart


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