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Everything is fake.
critique proposée par Camille Moreau
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Retour sur les précédents films : « Un Chivers se doit d'être irréprochable au niveau de la tenue et du menthol. »
Tout commence par "Non-film" en 2002, un moyen métrage d'une quarantaine de minutes relatant le faux-vrai tournage d'un film dans une sorte de désert de studio abandonné, avec Sébastien Tellier et Kavinsky (oui la musique culte de "Drive" c'est lui!)comme acteurs principaux. "Non-film" est quelque part un pré-"Rubber" mis en scène différemment, plus court et plus amateur. Suit "Steak" en 2007, avec Eric et Ramzy, chef d’œuvre d'adolescence, puis vient "Rubber" en 2010, avec le fameux pneu-tueur Robert. Et enfin, dernier rejeton de la troupe : "Wrong", avec Jack Plotnick et Eric Judor. (A voir également sur Youtube, "Wrong Cops", 1er chapitre d'une série en cours, avec Marilyn Manson). Ce qui est bien avec le titre "Wrong", c'est qu'on l'imagine très bien s'afficher sur les génériques des films précédents, il décrit tout aussi bien "Non-film" que "Steak" et "Rubber".
"Rubber" est la plate-forme d'entrée au monde de Dupieux, une sorte de fascicule explicatif. Alors que "Steak", malgré la présence d'Eric et Ramzy, est plus hermétique encore, plus difficile d'accès. Ce qui explique son insuccès : le public et la critique s'attendaient à une comédie Canal +, à sa sortie, seuls les "Cahiers du Cinéma", "Chronic'Art" et "Libération" furent élogieux, le plaçant dans les meilleurs films de l'année. L'idée de non-sense sur laquelle repose ses film fonde l'univers et la pensée de Dupieux. Aucune de ses fictions ne peut se situer sur une carte, chaque ville, désert, banlieue filmée par Dupieux se délocalise, il brouille tout repère spatio-temporel. Ainsi "Steak" ne se déroule ni vraiment aujourd'hui ni même dans un futur de science-fiction ; il ne situe ni en France, ni en Amérique et surtout il n'est pas une comédie bien qu'encore moins un drame. Les Chivers sont certes inspirés du gang d'"Orange Mécanique" de Kubrick, autre film situé dans un futur non-déterminé, mais le film en lui-même est comme l'écho de David Lynch : "Steak" est le "Twin Peaks" de Dupieux.
Si "Rubber" est admirable, c'est par son ambition. C'est une redécouverte du cinéma. On assiste à la naissance du pneu Robert à l'écran, tandis qu'un groupe de spectateurs tentent vainement de comprendre ce qu'ils regardent à travers des jumelles, un seul, l'homme en fauteuil roulant, regardera le film jusqu'au bout, jusqu'à son intervention directe dans le film qui finira ainsi par l'abattre. Le défi est donc de remettre en cause la condition du spectateur, lui offrir un nouvel œil pour qu'il ré-apprenne le cinéma. Si notre site se nomme Cinémotions, c'est que l'émotion que l'on ressent devant un film est capitale, elle seule procure de grands instants de cinéma et que nous défendons par cela un cinéma accessible à tous. Un film purement théorique, disons expérimental, aura une portée de toutes façons restreinte aux cercles cinéphiles. Le cinéma est définit par cet entrelacement de l'enchaînement narratif et du régime esthétique puisqu'il est un art en son essence mixte (Jacques Rancière, entretien, "Cahiers du Cinéma" Avril 2002). Et c'est justement là toute l'ambition et la force de "Rubber". Renouveler l'émotion qu'éprouve un spectateur sans pour autant être expérimental, redéfinir ce qu'est un personnage, accepter que l'émotion puisse venir de n'importe quoi, du non-sense, et ici donc, d'un pneu, qui s'appelle Robert. Tout public car à la fin, les tricycles révolutionnaires s'apprêtent à conquérir Hollywood. "Rubber" explique le cinéma de Dupieux, tout autant qu'il redéfinit les codes et les limites du cinéma en général. Revoyez la naissance de Robert, tout commence par des petits mouvements, tout enfoncé qu'il est dans le désert. Puis il se relève et roule. Il roule et découvre le monde qui l'entoure. Il comprend qu'il peut tuer mais n'y arrive pas toujours, alors Robert s'énerve, comme un gamin capricieux. Il y a bien de l'émotion ici, et le talent de Dupieux dans sa logique de non-sense est de la faire passer par ce pneu. Qui aurait cru qu'un pneu pouvait tomber amoureux ?
7h60 : Wrong.
La première impression que l'on a en sortant de "Wrong" est qu'il est résolument plus comique que les précédents opus, bien que l'humour soit toujours accompagné d'une gêne, d'un malaise contraignant chez Dupieux. Pour la première fois, on peut affirmer que le film est une véritable comédie absurde. La seconde remarque que l'on se fait confirme les choix de carrière de Dupieux, définitivement tourné vers les Etats-Unis, il est le seul réalisateur français à ne pas vouloir porter un discours sur la France. Depuis Rubber, il ne tourne même qu'en anglais. Cette opposition France/USA est montrée clairement à travers Eric Judor, qui a toujours joué de la nullité de son accent anglais, des "Mots" d'Eric et Ramzy à "Seuls Two" en passant par "H". Cette attirance pour les Etats-Unis se retrouve par ailleurs dans le duo comique, à partir de leur second spectacle, ErickéRamzy (mis en scène par Michel Hazavanicius, dernier français en date tourné vers les Etats-Unis avec le succès de "The Artist"), avec par exemple, le merveilleux sketch de l'Histoire des Etats-Unis revisité par la gestuelle du corps de sauterelle de Ramzy. La dernière remarque est que ce doit être le film le plus optimiste de Dupieux.
Là où "Steak" était un film générationnel, porté sur l'adolescence, relatant l'impossible ré-adaptation d'Eric, enfermé à son insu pendant sept ans dans un hôpital psychiatrique pour meurtre, "Wrong" est lui le refus de cette adaptation à l'âge adulte, le récit du manque et de l'amour perdu. Nous y suivons Dolph, et non Adolf, qui a perdu son chien et le cherche désespérément. Il s'est fait licencié trois mois auparavant et pourtant continue d'aller jour après jour à son bureau, où il pleut constamment. Dolph cherche à revenir à la vie qui était la sienne, un retour à l'état normal. Tout ce monde bizarre, absurde, surréaliste, tout ce que vous voulez, est un cauchemar dont Dolph cherche à tout prix à se réveiller. Il n'appartient pas à ce monde, il n'est qu'un passant, un collègue irritant, un voisin sympa. Il n'est dans ce monde qu'à travers ses appels téléphoniques et ses conversations télépathiques. Retrouver son chien c'est abandonner la télépathie et c'est aussi ne plus répondre au téléphone : son voisin, justement, semble vouloir fuir ce monde, il répond d'abord à Dolph au téléphone puis finit par le laisser sonner, préférant rouler pour atteindre l'horizon. Ce voisin est un personnage très intéressant, tout d'abord, nous nous imaginons un rôle d'extra le temps d'une scène. Mais non, il revient discrètement au cours du film et finit par le conclure, ce qui fait de lui une pièce essentielle du puzzle.
Puzzle ou « non-sense », devise de Dupieux, qui culmine avec "Wrong" où le réveil sonne à 7h60. Ici aussi il y a un air du "Twin Peaks" de David Lynch, comme dans Steak, à travers la musique (jazzy dans les passages avec le détective), le décor (banlieue américaine) et le ton (absurde). Tous ses films pourraient en fait être une seule et même série, associant Non-film et "Rubber" à la naissance, Steak à l'adolescence et "Wrong" à l'âge adulte. Ce qui est primordial, c'est la notion du vrai et du faux, et de l'entremêlement des deux. Ainsi, comme Steak, "Wrong" s'ouvre sur une route coupée en deux en son milieu, et au lieu de choisir un côté ou un autre, c'est les deux pieds dedans qu'un pompier s'installe pour déféquer : brouiller les frontières, être à la fois dans le faux et dans le vrai. Tout comme le personnage du jardinier, interprété par Eric Judor, qui meurt au cours du film pour revenir, sans raison. Sa réapparition se passe mal, et c'est en hurlant de plaisir qu'il se rend compte que tout cela n'était qu'un mauvais rêve, qu'il est bien mort, ou du moins, qu'on l'enterre vivant.
Dans une même logique, on pourra remarquer l'insistance de Dupieux sur les passages au flou entre l'avant et l'arrière plan, comme s'il nous indiquait une nouvelle vérité pour immédiatement la remettre en cause. Cet entrelacement du vrai et du faux est la base du non-sense de Dupieux, revoir Non-film le prouve : c'est un tournage où l'on ne sait jamais si les acteurs jouent ou pas, comme dans la magnifique scène où « Pat s'en va ! » , et surtout, c'est un film ou ce n'en est pas un : non-film.
"Wrong" reste donc fidèle à l'esprit des précédents films de Dupieux, c'est une superbe comédie absurde, ou chaque réplique est ponctuée d'un affect musical en décalage, comme le serait une punchline loufoque. Il est certes mois révolutionnaire que l'était "Rubber" mais reste une des bonnes surprises de cette rentrée, de cette année. Et si certaines critiques vont jusqu'à dire que Dupieux peut se garder son excentricité pour lui ou pour ses amis américains, c'est tout simplement qu'ils n'y ont pas vu l'universalité de son propos : l'absurde, le non-sense. Renier Quentin Dupieux c'est tout bonnement s'écarter du réalisateur français actuel le plus original, car son style, et c'est également là son talent, est unique. Il est inimitable, et pourtant chacun de ses films se ressemblent, il y a un ton et une esthétique similaire, de plus en plus travaillée, de plus en plus remarquable. Personne ne serait capable de faire du Quentin Dupieux, aucun de ses films ne s'apparente à un genre et pourtant ses films sont tous d'un même genre, le genre Quentin Dupieux. Tout comme il l'a toujours fait dans la musique, sous le pseudo de Mr. Oizo, il brise les conventions pour créer quelque chose de nouveau, quelque chose d'unique. Et l'originalité fait du bien.
Camille Moreau.
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