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2011 - France - Comédie dramatique - 1h55
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Le Temps d’un retour .
critique proposée par Matthieu Le Scornec
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Si notre réalisateur français, Alain Resnais, a dû éteindre pas moins de 90 bougies cette année, il nous prouve pourtant encore une fois, avec ce dix-huitième long-métrage, qu’il n’a rien perdu de son souffle... Et quel souffle ! Avec Jean-Luc Godard il est l’un des derniers représentants de la "Nouvelle-Vague" qui soit encore vivant et il symbolise, aujourd’hui comme hier (sa première réalisation remonte à 1948), un cinéma aussi exigeant qu’anti-conventionnel. Et contrairement à ce que le Festival de Cannes semblait penser en l’enterrant avec ce « prix exceptionnel pour l’ensemble de son œuvre » remis en 2009, il semble bien que nous n’ayons encore rien vu!
Preuve en est, pour ce nouvel opus, le réalisateur de « L’année dernière à Marienbad », ce descendant de Dédale, est toujours aussi fort pour nous construire des labyrinthes où l’on vient volontiers se perdre. D’ailleurs il s’agit ici encore de mythologie grecque puisqu’il nous revient cette année avec le mythe d’Orphée, celui qui rappelons-le, voulait ramener sa défunte Eurydice du monde des morts vers celui des vivants.
Comme à son habitude, Alain Resnais exploite donc un matériau préexistant, ici « Eurydice » et « Cher Antoine » de Jean Anouilh afin d’en dégager sa propre matière filmique, peuplée de mémoire et de rêve. De même, alors qu’il invoquait dans son dernier opus « Les Herbes Folles » (2009) le film de Mankiewicz « Le Fantôme de Madame Muir » (1948), il fait appel, cette fois-ci, au vampire « Nosferatu », de Murnau (1922).
L’auteur dramatique défunt, Antoine d’Anthac (incarné par Denis Podalydès) convoque, à travers son testament, tous les comédiens qui ont joué dans sa pièce Eurydice, afin qu’ils se réunissent pour juger d’une nouvelle mouture de la pièce avec de nouveaux et jeunes acteurs. Ainsi Mathieu Amalric, Pierre Arditi, Sabine Azéma, Anne Consigny, Michel Piccoli, Anny Duperey, Lambert Wilson et d’autres (qui jouent tous leurs propres rôles) sont rassemblés dans la demeure de leur ancien metteur en scène, un château aussi médiéval qu’énigmatique, devant un écran qui leur diffuse la nouvelle adaptation d’Eurydice. Si ils observent d’abord intrigués, cette nouvelle troupe prendre possession de la pièce d’Anouilh, ils ne resteront pas longtemps sagement enfoncés dans leurs fauteuils. Par un intertitre emprunté à « Nosferatu », Alain Resnais prévient d’ailleurs les spectateurs de la salle de cinéma : « Une fois passé le pont, les fantômes vinrent à leur rencontre ». En effet, à mesure que la projection se déroule, les hôtes se mettent eux aussi à déclamer les répliques des rôles qu’ils avaient déjà incarnés dans Eurydice. La pièce est de cette manière comme bégayée, dans une sorte de canon musical entre les jeunes et les anciens comédiens. Ces derniers, devant l’écran, semblent petit à petit comme vampirisés par leurs anciens rôles. Le sol se dérobe même à certains moments sous leurs pieds, pour les projeter dans les différents décors oniriques et poétiques de la pièce d’Anouilh.
Ces différents temps et lieux, que parcourent les comédiens, se mêlent sans cesse pour ne former finalement qu’un espace-temps indifférent, abstrait et imperceptible. Ce que l’on appelle chez d’autres le flash-back s’opère ici à l’intérieur même du présent, dans une sorte de souvenir vivant qui n’aurait plus d’âge ni de frontière. Il ne s’agit donc ni de quelque chose de fini ou même de nostalgique mais plutôt de quelque chose d’intemporel ou plutôt d’immortel. A l’image par exemple du couple que forment Sabine Azéma et Pierre Arditi en Eurydice et Orphée qui, malgré leur âge, réussissent encore et toujours à incarner ce couple de jeunes amoureux. Comme si de façon fantomatique, ces rôles de théâtre vivaient toujours aussi pleinement et intensément à l’intérieur des acteurs qui les avaient incarnés. Alain Resnais semble aussi, à sa manière, tâtonner par le biais du cinéma ce même désir d’immortalité que recherchait désespérément Orphée. Il réussit à faire se dialoguer ces différentes strates d’espace-temps à travers un montage aussi virtuose que limpide.
On est souvent dans un pur plaisir de cinéma et donc d’émerveillement. Les décors se glissent les uns sur les autres, les acteurs disparaissent et apparaissent comme dans un film de Georges Méliès. Des portes s’ouvrent vers des univers différents comme dans un film surréaliste. Enfermée dans ce monde où les aiguilles ont abandonné les horloges, la troupe D’Antoine Anthac (mais surtout d’Alain Resnais) va donc revivre, ou plutôt tout simplement vivre tous ces moments de pur théâtre où se mêlent passé et présent, fiction et réel.
Aussi faut-il rappeler que Sabine Azéma, Pierre Arditi, Anny Duperey et Lambert Wilson ont eux-mêmes déjà incarné des rôles dans des pièces de Jean Anouilh. Car c’est un film qui donne bien-sûr la part belle aux comédiens, pour la plupart «fétiches» du réalisateur. Il s’agit surtout d’eux. Certains jouent les mêmes rôles : Consigny/Wilson et Azéma/Arditi jouent chacun à leur façon le couple d’Eurydice et d’Orphée et leurs interprétations respectives s’entrelacent sans arrêt dans le film. Cette bizarrerie n’est d’ailleurs pas sans rappeler le film surréaliste de Luis Bunuel « Cet obscur objet du désir »(1977), où déjà deux comédiennes différentes interprétaient le même rôle tour à tour.
Mais ce film est évidemment aussi surréaliste que fantastique. Fantôme du metteur en scène, fantômes d’Eurydice et d’Orphée, fantômes des rôles passés, fantômes du cinéma et du théâtre, fantômes que croit percevoir Eurydice… Le film est ainsi peuplé de revenants qui viennent hanter la vie. Véritable hommage au théâtre, aux comédiens, au cinéma mais aussi à la vie, « Vous n’avez encore rien vu » est un film à la fois profond et léger qui émerveille. Espérons donc qu’Alain Resnais nous en fasse voir encore, de toutes ses couleurs.
Matthieu Le Scornec.
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