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L'Odyssée de Pi

Life of Pi

2012 - Etats-Unis - Aventures/Drame - 2h05
Fiche L'Odyssée de Pi

Piscine en mer.
critique proposée par Camille Moreau
2853 lectures

C'est l'histoire de Piscine Molitor Patel, autrement dit « Pi », un indien de 17 ans dont la famille tient un zoo à Pondichéry, une ancienne colonie française au sud-est de l'Inde. Le père décide de quitter le pays pour le Canada où une nouvelle vie les attend. Ils s'embarquent avec leurs bêtes sur un cargo qui finit par sombrer en pleine tempête, laissant Pi dans un canot de sauvetage, seul survivant au milieu de l'océan. Sauf que sous la bâche du bateau se cache un tigre du Bengale, le beau et cruel Richard Parker. Les deux naufragés devront alors apprendre à survivre et cohabiter ensemble tout du long de cette superbe odyssée pour pouvoir regagner la terre ferme. L'histoire est racontée par Pi, des années plus tard, à un écrivain canadien en manque d'inspiration. Ce dernier vient d'abandonner le projet sur lequel il travaillait depuis plusieurs années quand il rencontre un homme lui promettant une histoire qui lui fera croire en Dieu. Le pari est lancé.

On pourrait très bien se dire que le film tient à son dispositif, un radeau sur l'eau pendant deux heures, et qu'il en restera là. Que l'aventure s'épuisera vite, tirant sur la corde pour mieux nous étouffer. Mais bizarrement, c'est l'inverse qui se produit. La mise en situation de l'histoire étant assez longue et laborieuse, c'est avec un sentiment d'inespéré que l'on se retrouve sur l'arche de Pi, libérés par l'immensité de l'océan, ses formes et ses couleurs. C'est un véritable conte initiatique traduit sous forme de visions. On sent que c'est ce qui a d'abord motivé Ang Lee puisque son film est d'une beauté plastique sidérante, chaque plan est une rêverie débordant d'imagination. Après le plongeon hypnotique et clinquant d'une baleine, on enchaîne avec la séquence des poissons-volants, merveilleux. C'est donc sous le signe de l'émerveillement qu'il faut regarder ce film, immersif, comme si l'on était des gamins à qui l'on raconte une histoire autour d'un feu. « L'Odyssée de Pi » arrive ainsi à pic pour les fêtes de fin d'année, balayant le pauvre « Hobbit » sur son passage.

On pouvait également craindre que le film lorgne vers le tire-larmes, qu'il vire au mélo-glamour à la « Cheval de Guerre », avec qui il partage un goût pour le kitsch et les couleurs saturées. Mais s'il passe parfois par là, ce n'est en tout cas jamais pour insister, comme le prouve cette scène où la hyène se redresse avec un rictus grotesque après avoir chiqué le singe. Surtout, le film n'est pas niais, obsolète ou cul-cul la praline. La leçon que Pi apprend de son père est que les animaux ne sont pas nos amis, qu'il sont et resteront toujours des bêtes sauvages. Autrement dit que nous ne vivons pas chez Walt Disney, et ce même si un singe flotte sur un filet de bananes. Puisque ce singe, bien qu'intelligent et sympathique, finira quand même bouffé par la hyène, victime des lois de la nature. L'apprivoisement de Richard Parker tient lui aussi essentiellement en un rapport de forces, de domination. Si Pi dit qu'il a survécu grâce à ce tigre, ce n'est ni par amour, ni par amitié, mais simplement parce qu'il devait s'en occuper.

La dernière lourdeur évitée est celle de la religion. Le pari lancé au début du film est tout de même fort : d'un sourire assuré et légèrement dramatique, Pi affirme que son histoire nous fera croire en Dieu. Le malaise est heureusement évité. Tout d'abord parce que le personnage de Pi est dès le début de l'histoire tant attiré par la religion qu'il se convertit à toutes, il est catholique, musulman et, bien sûr, hindouiste avant tout. L'hindouisme se retrouvera symbolisé dans le film par les différents animaux qui pourraient être autant de dieux reflétant l'âme humaine. Pi avoue que c'est la figure du Christ qui l'a toujours le plus intrigué, et, lorsqu'il finit par raconter son aventure aux journalistes, c'est sous cette figure christique qu'il apparaît, enveloppé par la blancheur du plan. Si l'écrivain canadien se laisse convaincre par l'émerveillement religieux, et nous aussi, c'est au final parce que Pi nous le fait assimiler par métaphore, en remettant tout en question. L'important n'est plus la religion, mais la métaphore de la religion, son désir de fiction.

Le voyage initiatique de Pi se conclut lorsqu'il échoue sur une plage et regarde une dernière fois son compagnon de route avant qu'il ne s'en aille pour de bon. Richard Parker s'arrête devant la jungle, il semble hésiter. Et Pi est persuadé qu'il va se retourner pour le regarder. Mais non, il finit par repartir, indifférent, dans le monde sauvage. La leçon de Pi tout au long de ce film aura finalement été, plus que la bestialité des animaux et des hommes, d'accepter la perte. C'est le déménagement et la vente du zoo, le naufrage du cargo et la mort de sa famille, la hiérarchie carnivore du bateau et la place cédée au tigre (puisque Pi se réfugie sur un radeau de fortune à côté du canot), l'envol de son carnet de notes et les conserves de biscuits noyées, et bien sûr le départ final du tigre dans la jungle. A cet égard, la révélation a lieu dans la mystérieuse île carnivore dont les racines et les plans d'eau se gorgent d'acide la nuit. Oasis sauveur et rêvé la journée, l'île devient meurtrière la nuit, Pi finit donc par s'en échapper le lendemain. Il la quitte parce qu'il sait qu'y rester c'est mourir, et donc, qu'accepter de partir, c'est vivre.

Cette révélation fait écho avec la danse que faisait sa copine de Pondichéry, « la fleur de lotus est dans la forêt ». Tout se retrouve donc, assez magiquement. Rien n'est laissé au hasard, Ang Lee a réussi à doser parfaitement un roman réputé comme irréalisable au cinéma. L'histoire est à la fois simple, claire et profonde, et la mise en scène efficace, intelligente et poétique. « L'Odyssée de Pi » est donc un très beau conte de Noël, atmosphérique et immersif, un véritable enchantement. De ce fait, je regrette de ne pas l'avoir vu dans sa version 3d, qui doit, pour une fois, apporter quelque chose de plus. Mais cela me servira d'excuse pour y retourner à nouveau!

Camille Moreau.


 

Critique L'Odyssée de Pi

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