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2012 - Etats-Unis - 2h17
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"Masterpiece"*
critique proposée par Camille Moreau
775 lectures

En sortant de la séance de « The Master », j'avais le sentiment d'avoir vu un grand film. Un film qui déballait une puissance telle qu'il me soumettait, moi aussi, à la dialectique du maître et de l'esclave. Au fond de mon siège, j'oubliais la réalité qui m'entourait, je regardais ce film comme l'on serait fasciné par un gourou. Un grand film qui rappelle les fresques épiques du cinéma américain des années 70, comme « Le Parrain » ou « Les Portes du Paradis », mais où le langage se serait substitué à l'action, un peu comme dans les derniers films de David Cronenberg. Dans « Cosmopolis » ou « A Dangerous Method », l'intensité glaciale des dialogues amenait un caractère hypnotique et une élévation extatique. C'est exactement la même chose qui se produit avec un souffle épique dans « The Master » à travers l'histoire de la fondation de l'église de scientologie dans l'Amérique d'après-guerre.


Le film s'ouvre sur un plan éblouissant, qui reviendra ponctuer quelques scènes par la suite : l'eau, d'un bleu profond mais agitée, écumée des remous produits par un bateau où est allongé Joaquin Phoenix. Il interprète Freddy, un soldat sur le retour, traumatisé par son expérience de la guerre. Elle a fait de lui un animal en chaleur, qui ne pense plus qu'au sexe et à sa propre survie. Du début à la fin du film, Freddy restera le même, fascinant et rebutant à la fois. Après avoir tenter de se réinsérer dans la société en tant que photographe, puis comme paysan, il se retrouve par hasard dans le bateau de Lancaster Dodd, un homme imposant qui s'apprête à fêter le mariage de sa fille. Interprété par Philip Seymour Hoffman, Dodd est inspiré du père de la scientologie, Ron Hubbard, et lance son grand mouvement appelé ici « The Cause », auquel va donc se rattacher Freddy. Le film dépeint ensuite la relation entre ces deux personnages antagonistes en parallèle à la construction de l'empire du mouvement de la « Cause ».


Tout oppose Freddy et Dodd, leurs corps en premier. Nous avons d'un côté Joaquin Phoenix, amaigri à en faire peur, une cicatrice à la lèvre. Il parle d'un air cru tout en faisant des grimaces et avance d'une démarche chaplinesque. Déréglé par la guerre, son corps est devenu à la fois rachitique et burlesque. Face à lui Philip Seymour Hoffman, fort et imposant, ou plutôt, osons le dire, gros et gras, avec un visage suintant de rougeur, toujours au bord de l'explosion. C'est un peu Laurel et Hardy dans leur version dramatique, une forme de burlesque aseptisé. Le jeu des acteurs diffère également, l'un est instinctif, sauvage, une boule d'émotion intenable malgré une voix tremblante et un discours hésitant, alors que l'autre est dans le contrôle, la maîtrise de soi, il enfouit ses sentiments et se distingue par son art de la parole. Toute l'importance est donc donnée au contraste qu'il existe entre ces deux acteurs et ces deux personnages, ce qui témoigne au final d'une étude dialectique de l'homme, comme l'était « There Will Be Blood » qui opposait les fondements capitalistes et religieux de l'Amérique.


S'ils s'opposent, Freddy et Dodd se complètent, ils se contaminent l'un l'autre. Leur relation n'est pas seulement celle du maître et de l'esclave ou du père et du fils, c'est aussi celle du corps et de l'esprit, l'homme en soit. Freddy a besoin de Dodd, il est son père spirituel, le seul qui lui accorde de l'importance. Mais Dodd a lui aussi besoin de Freddy, et cela commence par ses fameuses potions. Tout ce qu'il cherche à dépasser par sa méthode, ses émotions, ses doutes et ses envies appartient désormais à Freddy, cela lui permet de s'en détacher. Lors d'une soirée, le culte de Dodd est à deux doigts de tourner à l'orgie, une scène qui semble pourtant tout droit sortie de l'imagination de Freddy mais qui prouve encore une fois l'échange de culpabilité qui vient de s'opérer entre le maître et son disciple. C'est là qu'intervient la femme de Dodd, autre personnage essentiel et pourtant discret qui représente la famille, pour l'aider à évacuer stoïquement ses pulsions dans une scène glaciale et inattendue.


Revenons au début du film, avant que Freddy ne saute dans le bateau de Dodd. Pour se réintégrer dans la société, il devient photographe. Dodd n'est pas absent, il semble déjà être là. Après quelques clichés de jeunes mariés, un gros type s'approche et lui demande de faire son portrait. On pourrait ainsi dire que cette figure apparaît comme un fantôme de Dodd (et d'ailleurs plus tard lors de son rêve au cinéma, Freddy recevra un appel de Dodd en regardant « Casper »). Les deux commencent à se battre et Freddy finit par s'enfuir. La fuite caractérisait donc déjà Freddy, et les scènes où il s'enfuit par la suite sont clairement les images les plus marquantes du film. Elles paraissent libérer le spectateur de ce face-à-face intimiste. La plus belle sans doute est celle où Freddy s'enfuit à travers les champs poursuivi par des fermiers. C'est un long travelling qui nous amène hors du temps, et qui fait de la fuite un symbole par cet onirisme. Freddy est donc devenu un symbole, la fuite qui le caractérise tient des pulsions de survie, elle est animale, et fait de lui la preuve de la vanité de l'entreprise de la « Cause ».


Tout un grand discours au final sur l'homme, la famille et l'Amérique. C'est pourquoi « The Master » est un grand film mais c'est aussi ce qui en énervera plus d'un. Trop long et trop ambitieux, trop sérieux en quelque sorte. Et pourtant, malgré l'hermétisme du film, sa longueur et le classicisme de ses plans, quelque chose se passe, des portes s'ouvrent et semblent nous inviter à nous enfuir comme Freddy. Partir pour faire de tout ce sérieux et de toute cette puissance un mauvais souvenir, une simple blague que l'on raconterait, amusé, à la fille qui nous regarde en souriant sous les draps. La solution c'est le rire disait Dodd en ouvrant l'une des cérémonies de la « Cause ». C'est toute la beauté de ce film qui finit, dans ses tout derniers plans, par tourner son propos en dérision pour en faire une simple anecdote, redonnant par là toute la légèreté et l'émotion que l'on attend d'un chef d’œuvre.

Camille Moreau
*"chef-d’œuvre".



 

Critique The Master

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