Comment Eric Besnard vous a-t-il présenté ce projet ?
Eric et moi nous nous apprécions particulièrement et nous avons toujours des projets en commun. Je lui avais dit qu’il pouvait compter sur moi pour tourner n’importe où, sauf dans la jungle ! Un an plus tard, il m’a donné un scénario en me disant qu’il ne pouvait se dérouler que dans la jungle... J’ai d’abord cru à une blague ! Il ne m’avait rien dit pendant qu’il écrivait. Je crois que finement, il savait que seul son scénario abouti avait une chance de me convaincre. Et il a eu raison. J’ai lu et je n’avais plus le choix, je devais y aller.
Qu’est-ce qui vous rebutait dans la jungle ?
Les climats difficiles, froids, secs, ne me posent aucun problème. Je me sens même attiré par cela. Mais la jungle, les milliards de bêtes au centimètre carré, cet univers étouffant, sans lumière, tout cela ne me tentait pas. J’avais eu l’occasion de travailler plusieurs fois en Inde. C’est un pays que j’adore. J’ai eu l’opportunité d’y approcher – de frôler – la jungle et ce modeste contact n’avait fait que confirmer mon appréhension. Pour 600 kilos d'or pur (2009) , il était question d’y passer deux mois et demi, en Guyane… Le fait est que ce fut une aventure magnifique.
Qu’est-ce qui vous a séduit dans le scénario ?
Quand je lis, je pense d’abord au film et pas à l’endroit où je vais peut-être le tourner. J’ai d’abord aimé l’idée de renouer avec le film d’aventure, ce qui est assez rare en France. C’est un cinéma que j’aime beaucoup. S’il faut des références, autant prendre les meilleures et modestement, ce film se place quelque part entre Délivrance (Deliverance) (1971) et Le Salaire de la peur (1952) , deux chefs-d’œuvre absolus qui m’ont beaucoup marqué. C’est une chance de pouvoir faire ce genre de film et je trouve bien qu’Eric en ait eu envie, appuyé par les frères Altmayer qui ont eu le courage de l’accompagner dans ce projet atypique. Ce n’est pas un film facile à monter, ce n’est pas une comédie exotique, c’est de l’aventure pure avec le côté sombre que ces films-là comportent quand ils ont du fond. L’ensemble du projet était très séduisant.
Comment définiriez-vous Virgil, votre personnage ?
Au départ, ce n’est pas quelqu’un de très sympathique. C’est un mercenaire, quelqu’un d’assez secret. Tout l’intérêt de l’histoire est de le révéler dans l’action. Au-delà d’une image, il va suivre un chemin d’humanisation. J’aime ce genre de parcours. Le personnage est aussi un bon exemple de ce qui fait la force du film. On est dans un divertissement, dans l’aventure, mais comme dans tous les vrais westerns ou dans les classiques, on peut y lire autre chose, comme des leçons de vie qui, sans être didactiques, nous parlent. Il est question de quête humaine, de la puissance de la nature et du rapport aux autres. Je crois que d’une façon ou d’une autre, on traverse tous notre jungle un jour. Virgil découvre cela, il découvre aussi l’amour et la futilité de l’or. Le film s’appuie sur ces valeurs pour nous entraîner dans l’aventure. Eric orchestre tout ça avec intelligence, sans jamais être pesant, mais cette richesse des thèmes, ces enjeux humains sont bien présents et font vivre l’histoire.
Qu’avez-vous apporté à votre rôle ?
S’impliquer dans les personnages, c’est mon métier et j’aime ça. Donc je m’implique jusque dans les petites choses, sur tous les plans. Mais un rôle est toujours une projection que quelqu’un fait sur vous de ce qu’il ressent lui-même. Il y a alors quelque chose qui vous échappe, une vision que l’on a de vous-même, une chose que vous dégagez sans en être forcément conscient et qui relève du choix du metteur en scène. Le métier d’acteur consiste à être le désir des autres.
Ce qu’il y a de bien, c’est que l’on est souvent surpris par ce que les autres perçoivent de vous. Cela vous pousse à explorer d’autres parts de vous-même. J’ai parfois été stupéfait de voir dans quels rôles on pouvait m’imaginer. Avec Virgil, il y avait un chemin à parcourir et il est difficile de l’expliquer. En l’occurrence, je ne me serais jamais permis de dire à Eric : « Voilà ce dans quoi je m’imagine ». Le fait est qu’avec ce film, il m’a à la fois offert un rôle que j’aime énormément et un film comme j’en espérais.
Le personnage est assez carré, brut, et du coup son évolution se joue sur un regard, quelques mots ou une intonation. Cela vous oblige à être vigilant sur ce que vous jouez ou pas. Ce n’est pas un personnage expansif, il ne verbalise pas et pourtant, on sent qu’il bouge, qu’il ressent. Il se transforme, mais en restant lui-même, fidèle à ses valeurs. C’est passionnant.
Comment avez-vous réagi face à la jungle ?
La jungle est un endroit très particulier. Une fois qu’on y est allé, on sait un peu plus de quoi on parle mais avant, c’est surtout un fantasme, aussi angoissant que fascinant mais très abstrait. Mon premier sentiment face à la jungle, je l’ai eu en arrivant en avion à Cayenne. Avant de se poser, on fait un grand virage, on découvre alors un océan vert à perte de vue. Et là on comprend tout de suite. Je me suis dit que c’était dans cet océan végétal que nous allions tourner et il s’est produit comme un déclic en moi. Je me suis dis qu’il fallait que j’accepte ce lieu comme étant chez moi. Ce n’était pas la jungle qui allait y mettre du sien, c’était donc à moi d’effectuer la démarche. C’est une puissance devant laquelle on s’incline. La jungle, c’est de la vie partout. Vous savez que ça grouille, tout est mouvement, bruit, mais vous ne voyez pas grand-chose. J’ai tout fait pour m’y fondre, pour tout accepter, des animaux un peu étranges aux petites bêtes, à l’humidité, l’omniprésence de l’eau et de la chaleur. Du coup, ça c’est super bien passé. A la fin, je m’y sentais même bien. Il m’est même arrivé de me lever la nuit et d’aller pieds nus sur les rochers pour observer la canopée. C’est une terre d’introspection, un lieu où tricher est impossible, et j’aime cela. J’ai vécu une sorte d’initiation avec la jungle, quelque chose d’intime, qui reste profondément ancré en moi. La jungle vous change forcément. Pour moi, il y a un avant et un après.
Le fait de jouer dans cet environnement a-t-il changé vos rapports avec vos partenaires ?
Pour un tournage aussi particulier, l’aspect humain de vos équipiers compte encore plus. Il ne suffit pas de prendre de bons acteurs, il est aussi préférable qu’ils soient bons camarades. En l’occurrence, Eric a choisi des gens qui ont tous tenu et qui ont tous joué le jeu même hors caméra. Le casting est assez particulier. Je ne crois pas du tout à la notion de contre-emploi – par définition, un bon comédien peut tout jouer – mais beaucoup de rôles permettent à leurs interprètes de s’éloigner un peu de leur image habituelle.
J’avais par exemple très envie de voir ce que Patrick Chesnais allait faire de son personnage d’expert en explosifs. Beaucoup des personnages qu’il a pu interpréter sont souvent urbains, assez élevés socialement et pourtant, il est remarquablement crédible dans le rôle de cet artificier, il y amène un vécu, un recul formidable.
Bruno fait un très beau travail dans un registre qui n’est pas celui qu’on lui connaît le plus. Il a vraiment joué le jeu et son personnage était exigeant. Il est parfaitement à sa place.
Audrey Dana apporte une vraie densité à son personnage. Elle ne se contente pas d’être une belle femme dans la jungle. On sent qu’elle n’est pas née là, qu’elle se bat contre son environnement mais qu’elle est décidée à assumer ce combat-là. On perçoit en elle tout le parcours qui a pu la conduire à venir se perdre dans ce lieu incroyable avec l’homme qu’elle aime. Elle sonne vrai.
Claudio Santamaria est aussi parfait dans son personnage, c’est un homme impressionnant, beau, dense et en privé, il est formidable de gentillesse, d’abnégation. L’état d’esprit sur le tournage était vraiment très bon et c’est vrai de toute l’équipe. Le fait est que l’on a tous vécu ça ensemble et que cette expérience nous lie particulièrement maintenant.
Qu’est-ce que ce film vous a permis de découvrir d’Eric, de vos partenaires et de vous-même ?
Avec Eric, nous partageons beaucoup de choses, une certaine idée de la vie, de la façon de faire. Le voir rester lui-même dans ce projet, quelles que soient les conditions, est un bonheur en soi. Nous partagions une telle envie de retravailler ensemble, l’attente était tellement forte que l’on aurait pu être déçus. Eh bien non, pas du tout. L’homme que j’ai vu là-bas, c’est l’homme que je supposais. Nous ne nous étions pas trompés l’un sur l’autre. C’est surtout vrai avec Eric parce que c’est de lui que je me sentais le plus proche sur ce tournage, mais c’est aussi vrai de tous les membres de l’équipe. Tout le monde a tenu sa place.
Vis-à-vis de moi-même, j’ai eu plusieurs fois l’occasion d’affronter des choses assez dures ou violentes et à chaque fois, je me suis découvert des ressources, une capacité à tenir. Je crois que plus ce qui m’entoure est difficile, plus je développe d’énergie pour faire face. Ce qui a été le plus révélateur, c’est le rapport à la forêt. Je ne pensais pas que je resterais aussi calme face aux araignées qui vous tombent dessus, aux serpents qui rampent entre vos pieds ou aux gros poissons qui vous frôlent quand vous êtes dans une eau trop boueuse pour y distinguer quoi que ce soit. On ne dit rien pour ne pas effrayer les autres et on joue. Les premières fois sont comme un défi et ensuite, elles vous confortent dans votre attitude, vous les cherchez presque !
Souvent, je me rendais par moi-même en 4X4 sur le lieu de tournage et il y avait parfois une heure et demie de route. On roule le long de la forêt, la jungle est là, de chaque côté, à quelques mètres. C’est un espace d’aventure où tout est possible. Je me suis souvent dit que si je m’arrêtais, si je m’enfonçais, je pouvais disparaître et tout recommencer. C’est un territoire de liberté comme je n’en ai jamais connu.
Comment avez-vous réagi en voyant le film terminé ?
Il s’est passé quelque chose d’assez inhabituel pour moi. J’ai pris un plaisir immense à cause du côté épique, du rythme, de l’intensité de jeu de tous mes partenaires, mais à cela s’est greffée une réaction beaucoup plus instinctive. Le remarquable travail accompli par Eric et son équipe sur le son et l’image m’ont instantanément ramené à mon expérience, à mon ressenti de la jungle. Dès le générique, j’ai entendu la jungle et cela m’a directement renvoyé là-bas. D’un seul coup, j’y étais à nouveau. Tout m’est revenu, viscéralement : les lieux, les odeurs. Pour les spectateurs, c’est le gage d’un vrai dépaysement et d’une authenticité dans l’aventure. L’image et le son restituent exactement la réalité de ces lieux incroyables.
Vous avez tourné sur des lieux où l’on trouve réellement de l’or. Quel effet cela fait-il ?
La Guyane est une terre d’aventure. C’est un pays magnifique dans lequel tout est particulier. Alors forcément, quand vous marchez dans la boue et que vous vous dites que là, sous vos pieds, une pépite peut surgir, il n’est pas difficile de se mettre à la place d’un des milliers de clandestins qui, à n’importe quel prix, veulent tenter leur chance. Le film parle aussi de cela.
En travaillant sur ce film, j’ai aussi pris conscience de la non-traçabilité de l’or. C’est le personnage joué par Bruno qui l’explique ; une dent en or volée dans les camps de la mort peut devenir une alliance. On n’a pas conscience de cette notion et on mesure tout à coup la réalité d’un marché mondial où se jouent des fortunes. Il y a beaucoup à dire sur l’or. Dans le film, on en parle peu mais on en parle bien. Comme pour les sentiments et les choix de vie, Eric intègre ces notions à son travail d’écriture, légèrement mais très concrètement, en remettant les enjeux bien en perspective dans une histoire qui va vite.
Quel souvenir garderez-vous de cette expérience ?
Ces quelques mois là-bas font partie de moi et m’ont très profondément marqué. Ma réaction en découvrant le film en est le témoin. La jungle, ce que nous avons vécu tous ensemble, le fait que nous puissions le partager avec le public, tout est important. Aller là-bas fait partie de ce que je fais sans problème pour un film et que je n’aurais jamais osé faire autrement. L’idée de jouer, au cinéma ou au théâtre, me transcende.
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