Comment ce projet est-il né ?
Tout a commencé par un souvenir d’enfance. Il se trouve que mes parents avaient engagé une bonne espagnole qui s’appelait Lourdés, et j’ai vécu les premières années de mon enfance en sa compagnie. Je passais finalement plus de temps avec elle qu’avec ma propre mère, au point que lorsque j’ai commencé à parler, je mélangeais le français et l’espagnol. Quand je suis arrivé en maternelle, je parlais une sorte de sabir incompréhensible, je récitais des prières en espagnol. Même si je n’ai pas de souvenirs précis de ces jeunes années, ma mère m’en a parlé et il en est resté quelque chose en moi. Et puis l’étincelle est venue d’un voyage en Espagne, au cours duquel j’ai rencontré une femme qui m’a raconté sa vie à Paris dans les années 60. L’idée d’un film sur cette communauté des bonnes espagnoles s’est imposée à moi.
J’ai écrit une première version du scénario avec Jérôme Tonnerre : c’était l’histoire d’un adolescent, délaissé par ses parents, qui trouvait refuge et affection auprès des bonnes de l’immeuble. Mais nous ne sommes pas arrivés à monter le film. Puis j’ai changé le point de vue, et imaginé que ce serait le père de famille qui découvrirait cet univers du sixième étage.
Un autre film s’est mis en place, moins nostalgique, et Jérôme Tonnerre est reparti avec moi dans cette direction. Il avait du reste une gardienne espagnole qui est restée en France quarante ans et nous lui avons posé mille questions… Finalement, notre histoire se situe en 1962, à la fin de la guerre d’Algérie, dans la Francede de Gaulle. C’est une époque pas si lointaine et cependant, c’est un autre âge, un autre monde…
Il y a une grande tradition des domestiques et des patrons au cinéma.
Au cinéma et au théâtre aussi ! Il suffit de songer à Molière, à Marivaux… Plus tard, Renoir, Guitry ou Lubitsch ont puisé dans cet héritage. Ce qu’il y a d’excitant dans la présence des domestiques dans une histoire, c’est qu’on touche aux codes, à la politesse, à ce qui se dit, ce qui ne se dit pas. Cela pose tout le temps des problèmes de représentation et donc de mise en scène.
Votre film n’est pas seulement une histoire d’amour, c’est d’abord un parcours vers un autre univers…
Le piège à éviter à tout prix était l’histoire du patron qui tombe amoureux de sa bonne. C’est pourquoi j’ai tenu à ce qu’il y ait non pas une mais plusieurs femmes. Jean-Louis Joubert découvre une communauté, une autre culture fait irruption dans sa vie. Il est dérangé, troublé, et finalement séduit…
Le film propose la découver te d’un monde inconnu et pour tant proche. J’aime l’idée que l’étrange est à proximité. Il suffit d’un rien pour sor tir de son propre univers et en découvrir d’autres, qui se côtoient, se frôlent sans se mélanger. C’est le concept de « quatrième dimension » propre à la science-fiction, mais ici il est traité sans passer par le fantastique ! Dans le film, Jean-Louis dit cette phrase qui résume tout : « Ces femmes vivent au-dessus de nos têtes et on ne sait rien d’elles».
Comment avez-vous nourri votre scénario ?
Jérôme Tonnerre et moi avons rencontré des anciennes bonnes, installées dans le 16e arrondissement ou ailleurs, et aussi des « patronnes ». Je me souviens de l’une d’elles qui était terrorisée par une duègne austère qui faisait la loi dans la aison ! Nous sommes également allés à l’Église espagnole de la rue de la Pompe – où nous avons d’ailleurs tourné quelques séquences. Il y a là un personnage essentiel, el Padre Chuecan, un prêtre qui est là depuis 1947 et incarne la mémoire de cette immigration. C’est un colosse à crâne chauve, âgé de 80 ans, il a accueilli des milliers d’Espagnoles qui venaient chercher du travail par l’intermédiaire de son église. L’église était un point de ralliement culturel et social. C’était le premier endroit où ces femmes se rendaient en arrivant à Paris et c’est là que se déroulaient les entretiens d’embauche. De ces rencontres, nous avons tiré une matière humaine extraordinaire. Il n’y a pas une anecdote du film qui ne soit inspirée de faits réels, comme l’histoire de Josephina qui croyait être tombée enceinte parce qu’elle avait pris un bain dans la baignoire de son patron…
Où avez-vous puisé votre matière pour l’univers de la famille Joubert ?
Je viens moi-même d’un milieu bourgeois. Mes parents habitaient le 17e arrondissement de Paris, mon propre père était agent de change, et j’ai été envoyé en pension comme les fils Joubert. Cependant, les ressemblances s’arrêtent là, le film n’a rien d’autobiographique ! Le hasard a quand même voulu que nous tournions tous les décors dans un immeuble des impôts désaffecté qui se trouve à trente mètres de l’école où j’allais lorsque j’étais enfant. Nous y avons aménagé l’appartement des Joubert, l’escalier de service et les petites chambres sous les toits. Là haut, des murs ont été abattus et remplacés par des feuilles de décor pour permettre la logistique du tournage, car une caméra pouvait à peine rentrer ! Mais l’espace des chambres est absolument authentique.
A quel moment avez-vous pensé à Fabrice Luchini pour incarner le personnage principal ?
Je dis souvent que j’ai remplacé l’adolescent du premier projet par Fabrice Luchini. On connaît l’énergie de Fabrice, la façon dont il galvanise une scène de théâtre ou un plateau de télévision. Il a cette puissance prodigieuse du texte et de la parole, mais il a aussi cette formidable capacité d’être en retrait. Il adore les écrivains du ressentiment, il cite des textes désespérés comme Cioran ou Thomas Bernhard, mais au fond de lui, il n’a rien de désenchanté. Il suffit de voir son regard pour mesurer à quel point il est du côté de l’enfance. L’inspiration du film est là, dans son regard émerveillé sur ces femmes.
Au fur et à mesure du tournage, j’ai réalisé que Jean-Louis est un homme qui n’a jamais été aimé. Il le dit en passant à propos de sa mère, « ma mère n’a jamais aimé personne ». Et voilà que ces femmes du sixième étage le prennent dans leurs bras, l’embrassent, le soignent. C’est un enfant qui trouve des femmes protectrices, des mères de substitution. Pour moi, le film n’est pas tant une critique de la bourgeoisie qu’une découverte émotionnelle et affective. Dans ce milieu, à cette époque, les affects sont gelés, il y a quelque chose d’obscène à dire les sentiments. Avec sa femme, avec ses enfants, il y a une distance incroyable, personne ne s’embrasse !
Dès le départ, Fabrice m’a fait remarquer que Jean-Louis Joubert était un personnage en creux, qui recevait. C’est assez inhabituel à jouer pour lui, on a plutôt l’habitude de le voir donner…
C’est le troisième film que vous réalisez avec Luchini…
On ne se ressemble pas du tout, et curieusement il est presque devenu mon alter ego. Fabrice adore les désenchantés, les écrivains du désespoir, alors que j’aime ceux de l’adhésion et de la ferveur. Mais il met une telle jubilation à dire les textes dépressifs qu’il les transfigure dans sa propre énergie.
Contrairement à ce que certains pensent, il n’a aucun ego dans le travail. Il est complètement dans la fabrication, disponible, réactif. C’est un vrai partenaire. Avec Fabrice, il s’est passé une chose curieuse : je lui ai donné le scénario en mai 2009, et il m’a rappelé quelques jours après pour me dire qu’il fallait que l’on en parle. On s’est vus plusieurs fois, on déjeunait, on prenait des taxis, et chaque fois on parlait de tout à fait autre chose, de Molière, de Flaubert… et toujours pas du projet. C’est devenu une sorte de blague et jusqu’au bout, je me suis demandé s’il avait lu le scénario. Sans doute la direction d’acteurs commence-t-elle là, dans ces moments inutiles…
Je savais que le moment décisif serait sa rencontre avec les Espagnoles. Au fond, je crois qu’il n’avait pas anticipé ce moment. Fabrice est quelqu’un qui ne se projette pas, il est dans le présent. Il est entré dans le bureau, il a découvert les six femmes assises, qui le regardaient, c’était un condensé d’Espagne à l’état brut… D’un seul coup il a mesuré le film, la singularité de ces femmes dont certaines ne parlaient pas un mot de français. Ça l’a électrisé et il a tout de suite joué le jeu…
Malgré toute son expérience, c’est un acteur instinctif qui n’a pas de schéma établi avant de jouer. Sur le plateau, il se laisse envahir par les émotions, l’ambiance.
Face à Luchini, on trouve Suzanne, l’épouse, interprétée par Sandrine Kiberlain.
Fabrice et Sandrine ont déjà tourné ensemble à deux reprises, notamment dans RIEN SUR ROBERT de Pascal Bonitzer, il y a entre eux une grande complicité. Sandrine a tout le côté léger et superficiel propre à certaines femmes de la bourgeoisie, mais elle apporte aussi une fragilité, quelque chose d’inquiet. Suzanne vient de la province, elle n’a pas tout à fait les codes, par opposition à ses deux amies qui les maîtrisent parfaitement. Du coup, elle se sent un peu perdue, elle est souvent déstabilisée et cela la rend touchante. Sandrine restitue tout cela avec une infinie justesse et beaucoup d’humanité.
Travailler avec Sandrine, c’est aussi constamment enrichir le scénario, voire le contredire. Par exemple, la scène où les enfants reviennent de pensionnat alors que Jean-Louis s’est installé au sixième : au départ, Suzanne avait une sorte de dignité blessée. L’idée est venue qu’elle accueille ses fils avec une bouteille de vin blanc et elle a tout de suite surenchéri dans la désinvolture…
Comment avez-vous structuré votre communauté espagnole ?
Je ne voulais pas d’une entité chorale, mais une galerie de portraits très individués. J’ai d’abord pensé à un personnage de républicaine, arrivée en France pour fuir le régime de Franco. A l’opposé, j’ai souhaité une bigote, hyper pratiquante, qui va à l’église tous les jours, et qui ne cesse de se disputer avec la républicaine. Au-dessus de la mêlée, sans doute un mélange des deux, il y a le personnage joué par Carmen Maura, qui calme et tempère les conflits. Il y a Teresa qui veut trouver un mari français, et bien sûr il y a Maria, la nièce de Concepcion, qui arrive en France pour chercher du travail et autour de qui tout va se cristalliser…
Comment avez-vous choisi les interprètes ?
Il y avait d’abord Carmen Maura, la grande actrice emblématique du cinéma espagnol, je n’imaginais pas le film sans elle. C’est la première actrice que j’ai rencontrée. Même si le rôle n’est pas aussi important que ceux auxquels elle peut prétendre, elle avait envie de jouer une Espagnole à Paris, comme tant de femmes qu’elle a pu rencontrer dans sa jeunesse. Du reste, elle a un appartement à Paris composé de plusieurs anciennes chambres de bonnes. Vis-à-vis des autres comédiennes, elle était un peu comme son personnage, une référence, une douce autorité.
Pendant le tournage, chacune avait sa loge mais elles n’y étaient jamais ! Elles se regroupaient, discutaient à toute allure en espagnol, comme leurs ancêtres dans les squares de Passy… Il y avait une vraie vie à laquelle Fabrice a souvent participé. Carmen aimait l’idée de jouer à la fois en espagnol et en français, parfois dans une même scène. Je tenais à cette musicalité qu’apporte la langue espagnole : les voir parler si vite devant Fabrice qui ne comprend pas un mot était un élément de comédie !
Et le personnage de Maria, joué par Natalia Verbeke ?
Il fallait une jeune femme belle mais pas trop, qui soit attachante, d’une beauté introvertie. Natalia Verbeke avait toutes ces qualités et en plus elle parlait un peu le français. C’était important pour le lien avec Fabrice. Elle a énormément travaillé son texte, et elle a très vite progressé, ce qui lui permettait d’échanger avec tout le monde sur le plateau.
Pour choisir les autres bonnes, je suis retourné régulièrement en Espagne auprès de Rosa Estevez qui s’est occupée du casting espagnol. J’ai privilégié des actrices de théâtre pour ne pas tomber dans le cliché des actrices « almodovariennes ». C’est ainsi que j’ai choisi Lola Dueñas, Nuria Sole, Berta Ojea, et Concha Galán. Ces deux dernières ne parlaient pas un mot de français et ont appris leur rôle phonétiquement. Elles ont des tempéraments merveilleux, elles incarnent les Espagnoles dans leur puissance, leur violence, leur volubilité…
Votre film a des allures de fable…
Le film repose sur une utopie : on veut croire que les classes sociales sont poreuses et que le « bourgeois » peut s’installer au sixième étage, chez les « bonnes ». Mais cette utopie est refusée par les deux côtés, par les bourgeois pour qui c’est un scandale, mais aussi par les domestiques. Carmen, jouée par Lola Dueñas, croit à la lutte des classes, elle vient demander à Monsieur Joubert de rester à sa place. D’une autre façon, Concepcion (Carmen Maura) va faire tout ce qu’elle peut pour empêcher la relation entre Maria et Jean-Louis. Même si elle ne le formule pas, Concepcion refuse violemment cette utopie amoureuse. Elle croit au principe de réalité. C’est elle qui déclenche le départ de Maria en lui révélant l’endroit où est élevé son fils. Et à la fin, alors que Jean-Louis a divorcé, elle préfère lui mentir plutôt que de lui dire où est Maria. Elle incarne un principe de réalité archaïque, qui contredit la fable.
Quels souvenirs garderez-vous de ce film ?
Il y a ce moment de la fête au sixième, cette danse où Jean-Louis se laisse entraîner. Il faut savoir que Fabrice est un excellent danseur, mais je voulais qu’il soit embarrassé, maladroit. Cela lui faisait violence de se retenir, et puis les bonnes l’entraînent peu à peu et il s’est abandonné, sans savoir ce qu’il faisait. Il s’est passé quelque chose, au-delà des mots, un tremblement, une émotion dans son regard. Tout le miracle d’un acteur qui se livre…
Qu’avez-vous appris sur ce projet ?
J’ai toujours aimé les acteurs, mais j’ai découvert le bonheur de mélanger des Français et des acteurs étrangers. Cela fait bouger les repères, les perspectives changent, c’est tellement rafraîchissant. Et puis il y a un sentiment européen dans cette histoire qui me touche. Bien avant que l’Union européenne ne soit une réalité politique, l’Europe s’est construite dans les années 60. Les Espagnols étaient là, parmi nous, au coin des rues, dans les jardins publics… Cela fait partie de l’histoire commune à nos deux pays. De la même façon que le personnage de Jean-Louis découvre les autres dans le film, je crois que le cinéma a été inventé pour mettre en scène un apprentissage. On filme les êtres pour s’approprier quelque chose d’eux, pour s’enrichir de quelque chose qui n’est pas soi…
Rencontre avec Philippe Le Guay, scénariste et réalisateur du film LES FEMMES DU 6e ETAGE
Interview tirée des éléments presse du film
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