Je connais bien Jalil, et il m’a parlé de son projet très tôt. Je savais juste qu’il souhaitait me confier un rôle. Il m’a fait lire dès qu’il a pu et j’ai beaucoup aimé l’écriture. On sentait déjà quelque chose de spécial. Il n’y avait pas d’effet de style, seulement l’énergie d’un choc, d’une série de rencontres qui le temps d’une nuit, marquent des tournants dans la vie des protagonistes. Les personnages étaient denses, les situations très concrètes, toujours aiguës et fortes.
Mon personnage, Chris, est très lié à l’univers de la musique. Nous avions dans un premier temps envisagé de m’impliquer beaucoup plus dans le jazz. Il était question d’un live, mais n’étant pas musicien, je devais apprendre un minimum pour pouvoir incarner un batteur crédible. On avait prévu que je passe quelque temps avec des jazzmen mais les chemins de la production étant souvent chaotiques, le projet s’est déclenché sans que nous ayons eu le temps de passer par cette étape. Il a fallu aborder Chris non plus pendant un concert, mais juste avant, par l’aspect dramatique. Finalement, Jalil a su se servir de cette contrainte pour apporter une autre dynamique, une tension encore plus grande. On est d’autant plus dans l’essence du personnage.
Chris a lui aussi des comptes à régler. Il porte la douleur de son père, qui fut autrefois humilié. Ce soir, il a enfin la possibilité de dire ce qu’il pense au responsable de ce qui reste comme un drame dont le père de Chris ne s’est jamais remis. En faisant cela, il se libère, il se rouvre au monde. C’est peut-être la musique qui a sauvé Chris, c’est peut-être une radicalité qui l’a empêché de sombrer. Jalil avait très bien écrit le personnage et mon rôle était de lui apporter un élan, une volonté d’avancer.
Même si je suis mélomane, je ne joue d’aucun instrument. J’aime le jazz et je connaissais un peu la musique d’Archie Shepp. Lui et ses musiciens sont des gens d’une humilité, d’une générosité exceptionnelles. Ils vivent leur passion, que la caméra tourne ou non. Leur musique était partout sur le tournage et elle nous donnait un rythme qui a aussi nourri le film et le jeu. Il suffisait de se laisser porter, de jouer, d’être, et Jalil saisissait cela avec son regard toujours juste.
On a tourné comme Jalil a filmé. On était là pour aller à l’essentiel. J’ai rejoint l’équipe à Lille, ils avaient déjà plusieurs semaines derrière eux. Le fait de tourner la nuit, dans une ambiance musicale, apportait aussi une atmosphère très particulière qui se ressent dans le film. En tournant dans cette urgence, je retrouvais l’esprit, l’énergie brute des films sur lesquels j’ai débuté, Bye-bye de Karim Dridi par exemple. J’avais aussi partagé cela avec Jalil en tant que comédien dans Nos vies heureuses de Jacques Maillot et Vivre me tue de Jean-Pierre Sinapi, où nous jouions deux frères.
Pour moi, le fait que Jalil passe à la réalisation s’inscrit dans une continuité naturelle. Ceux qui portent un univers et qui jouent finissent forcément par apprendre comment raconter les choses. A force d’incarner, à force d’être à la disposition des metteurs en scène, à la fois dans le décor et derrière, on finit par voir comment les choses se font et c’est assez logiquement que des gens comme Jalil, mais aussi Abdel Kechiche ou Roschdy Zem, passent le pas. D’ailleurs, mon tour approche !
C’est un film qui s’est fait sur l’humeur et l’instinct. Les choses se sont passées simplement, viscéralement. Seuls le fond et l’émotion comptent, et la forme sert très efficacement le propos. Jalil nous connaissait bien et il nous a emmenés dans son histoire, où il le sentait. Il a su nous diriger, nous mettre en situation sur son écriture et capter ce que nous lui donnions. Sur ce film, j’ai aussi découvert que Jalil est radical, brut. Ce n’est pas forcément l’image que l’on peut s’en faire au départ, mais son film a sa force. Je suis heureux d’avoir été là pour le voir devenir ce qu’il doit.
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