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Le Grand voyage
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Le Grand voyage

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Le Grand voyage
Entretien avec Ismaël Ferroukhi pour son film 'Le Grand Voyage'
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Comment est né le projet de Le Grand voyage (2003) ? Est-il lié à des souvenirs personnels ?
Cela fait une dizaine d'années que j'ai ce projet en tête. Il se trouve que, quand j'étais gamin, mon père a fait ce voyage en voiture et que ce périple un peu fou m'a fait fantasmer. Je me suis dit qu'un jour il me faudrait raconter cette aventure insensée.

Qu'est-ce qui vous intéressait dans cette histoire ?
Ce voyage à La Mecque était un prétexte idéal pour enfermer deux personnages totalement opposés – bien que père et fils – dans une voiture et les forcer à communiquer. Dans la vie quotidienne, cette confrontation n'aurait pas eu lieu puisqu'ils ont passé leur temps à s'éviter. Dans le contexte du voyage, les deux personnages ne peuvent plus s'éviter – ils ne peuvent plus fuir la confrontation. Ils ne peuvent plus tricher. En outre, j'avais envie de raconter une histoire humaine sur deux protagonistes musulmans pour qu'on arrête de véhiculer des clichés sur une communauté foncièrement pacifique et tolérante. Je voulais vraiment "ré-humaniser" une communauté à la réputation entachée par une extrême minorité qui utilise la religion à des fins politiques…

Vos deux personnages sont en porte-à-faux par rapport à la soi-disant "intégration" : Réda, pris en étau entre ses racines et son identité française, et le père, qui ne semble pas bien maîtriser la langue…
Absolument. Pour Réda, s'intégrer c'est avant tout rejeter ses origines ou au moins garder ses distances avec elles. Pour le père, les choses sont différentes car il parle parfaitement français, mais refuse de communiquer en français en raison, justement, de l'attitude de son fils. Refuser de parler français revient, pour le père, à instaurer un système destiné à ramener Réda vers lui, à combler un manque qui lui semble flagrant.

Quel est votre regard sur la tradition du pèlerinage à La Mecque ?
Pour moi, le pèlerinage ne se borne pas à être un "pèlerinage à La Mecque" : le pèlerinage commence le jour où on part de chez soi pour entreprendre le voyage. Le voyage fait partie intégrante du pèlerinage. Quand le père explique pourquoi il part en voiture, on comprend qu'il est essentiel, à ses yeux, de ressentir physiquement les difficultés liées au voyage. C'est l'aboutissement de sa foi. Seul un périple en voiture – où chaque instant compte – lui permet d'accomplir son cheminement intérieur.

Bien que le film puisse se rattacher au "road-movie", il s'agit avant tout d'un huis clos en mouvement…
Pour moi, il y a deux voyages. D'abord, un voyage intérieur qui explore les relations entre les deux personnages. Ensuite, un voyage "physique" qui est une véritable aventure, avec ses embûches et ses contretemps – et ce sont d'ailleurs ces embûches qui rapprochent Réda et son père. C'est ce voyage physique qui permet au voyage intérieur de progresser.

Ce périple est aussi un voyage initiatique, pour le fils comme pour le père. D'ailleurs, à la fin, le père avoue "Ce voyage m'a beaucoup appris" – "à moi aussi", répond le fils.
Chacun des personnages apprend énormément. Je ne voulais pas donner l'impression que seul Réda découvre sa culture. Pour moi, le père et le fils sont comme deux points qui finissent par se rejoindre. Il s'agit donc d'un voyage initiatique pour Réda, comme pour son père. D'ailleurs, l'évolution que connaît le père fait partie intégrante du pèlerinage. Au-delà, je souhaitais m'adresser aussi bien aux jeunes issus de l'immigration qu'aux musulmans plus âgés, qui sont arrivés en France il y a longtemps.

Vous livrez peu d'informations, sociales ou psychologiques, sur les personnages – ce qui les isole encore un peu plus…
Je voulais casser tous les repères, éliminer tout ce qui pouvait rattacher lespersonnages à un contexte, pour que le film soit le plus universel possible. On peut supposer, malgré tout, que le père est sans doute à la retraite et qu'il a été ouvrier – et on l'entend d'ailleurs raconter aux autres pèlerins qu'il est en France depuis trente ans… Ce ne sont que quelques bribes d'information qui ne les enferment pas dans un contexte précis. Je veux qu'on les considère avant tout comme deux êtres humains en butte au rapport père/fils et à un conflit d'ordre spirituel – sans que leurs origines marocaines ou musulmanes prennent le pas sur le reste.

Vous ne portez jamais de jugement sur les personnages : chacun agit selon ses propres motivations, sans qu'il y ait le moindre regard "moral" sur eux.
Je ne voulais surtout pas prendre parti pour l'un ou pour l'autre. Chacun a une position qui se défend. Je me suis interdit de juger leur comportement et j'ai notamment fait attention à ce que tel ou tel plan n'en dise pas plus qu'un autre. J'ai cherché à instaurer une mise à distance par rapport aux personnages tout au long du film.

Quel est votre regard sur le personnage de Mustapha ? On a le sentiment qu'il joue un rôle d'intermédiaire entre père et fils.
Il débarque à un moment où Réda et son père ont commencé à se rapprocher et ilbrise cette nouvelle proximité. Et pourtant, curieusement, il finit par avoir un effet positif sur leur relation. Mustapha est un personnage paumé, perdu entre deux cultures, un peu à la manière de Réda. Quand il rencontre les deux protagonistes, il s'accroche à eux car il se sent proche d'eux – il a lui-même vécu longtemps en France – et a le sentiment de retrouver une famille.

Quelle est la fonction de la vieille femme rencontrée sur le bord de la route ?
C'est une apparition fantomatique, quasi spectrale. Pour moi, elle représente une menace permanente qui pèse sur le voyage – et qui fait aussi partie du voyage. Elle a un côté irréel qui la rapproche du monde spirituel du père – qui d'ailleurs la comprend – tandis que Réda la prend pour une folle et une sorcière.

Quand père et fils se retrouvent au Proche-Orient, leurs rapports s'inversent : le père connaît les codes et la langue, tandis que le fils est complètement perdu.
Réda ne peut plus dire à son père "tu ne sais pas lire !", comme il le faisait auparavant ! C'est lui qui est totalement hors circuit, d'autant qu'il n'est pas en pèlerinage : il découvre un monde dont il ne sait rien, alors que son père est totalement à l'aise.

La construction dramatique est d'une grande pureté : vous maniez souvent l'ellipse, qui brouille la perception des frontières géographiques et des jours qui se succèdent…
Je voulais sortir de la contemplation liée au voyage, pour m'attacher totalement aux deux personnages : leur évolution intérieure m'intéressait bien plus que leur évolution géographique. Je voulais montrer que ce qui marque vraiment l'aboutissement du voyage, c'est le moment où Réda passe du respect à l'amour vis-à-vis de son père. Du coup, peu importe où ils se trouvent exactement et à quel moment du périple ils se situent… J'ai pourtant fait un vrai travail de repérages et j'ai sillonné chaque pays où nous avons tourné. En fait, j'ai attaché une certaine importance aux lieux avant de tourner et, une fois que j'ai disposé des éléments de décors, j'ai voulu m'en débarrasser et éviter à tout prix toute tentation esthétisante.

Pouvez-vous me parler de la musique ?
Je voulais quelqu'un qui ait vraiment envie de travailler sur ce film, malgré l'absence de moyens… Quand Fowzi Guerdjou, le compositeur, a vu le film, il a été très touché par l'histoire et a eu envie de venir travailler pour nous. A partir de là, nous avons beaucoup discuté, d'autant que je tenais absolument à ce qu'il compose une vraie musique de film. En réalité, on s'est compris très vite, Fowzi et moi, et il a su écrire une partition qui épouse les images, sans jamais se substituer à elles. Le plus drôle, c'est que le thème principal lui est venu spontanément, du premier coup – ce qui rejoignait ma propre conception du film, instinctive et jamais cérébrale.

Comment avez-vous choisi les comédiens ?
Quand j'ai commencé à écrire le scénario, il y a environ six ans, Cédric Kahn m'a parlé de Nicolas Cazalé – qu'il avait auditionné pour ROBERTO SUCCO – en me disant qu'il correspondait parfaitement au personnage de Réda. J'ai visionné les essais que Nicolas avait faits pour le film et j'ai compris que Cédric avait complètement raison ! Mais comme j'ai mis cinq ans à monter le film, j'ai eu peur qu'en vieillissant, il ne corresponde plus au personnage. J'ai fait un casting – tout en sachant au fond de moi que le rôle était pour Nicolas. D'ailleurs, dès que je l'ai revu, cela s'est imposé comme une évidence : il devait interpréter Réda. Pour le père, j'ai d'abord cherché un comédien en France – mais j'ai eu peur de tomber dans la caricature du père Arabe immigré en France de longue date. Quand j'ai rencontré Mohamed Majd au Maroc, c'était une évidence qu'il était le personnage. Nous avons formé, les deux comédiens et moi, un trio très soudé qui a littéralement porté le film.

C'est la première fois qu'un film est tourné à La Mecque ?
Effectivement. En plus, nous avons tourné pendant le pèlerinage ! Mais ça a été extrêmement compliqué car l'autorisation qu'on avait décrochée à l'ambassade d'Arabie Saoudite n'avait plus beaucoup de valeur sur place… Les responsables locaux ont l'habitude d'équipes de télévision qui tournent en très peu de temps des plans standardisés – pas d'une équipe de cinéma qui a besoin de tourner deux ou trois fois la même scène.

Vous avez eu d'autres difficultés ?
En Serbie, par exemple, nous avons dû respecter le couvre-feu qui faisait suite à l'assassinat du Premier ministre. Au Proche Orient, la guerre en Irak venait de commencer… Ou encore en Turquie, on a eu beaucoup de mal à obtenir une autorisation de tournage dans la Mosquée Bleue ou à la frontière entre la Bulgarie et la Turquie : par chance, nos coproducteurs turcs se sont battus à nos côtés. J'ai vraiment eu l'impression qu'on passait "entre les gouttes" en permanence. Mais cela n'a fait que renforcer notre détermination. Et il s'est aussi produit quelques miracles. Par exemple, nous devions tourner une scène en Bulgarie qui était censée, dans le scénario, se passer sous la neige. Comme je savais qu'il n'avait pas neigé du tout, j'ai réécrit la scène en changeant la neige en pluie. La nuit même de notre arrivée en Bulgarie, il s'est mis à neiger à gros flocons et, le lendemain matin, le paysage était tout blanc, recouvert de deux mètres de neige ! On a pu tourner la scène exactement comme je l'avais imaginée…

Quelle a été votre réaction lorsqu'on vous a remis le Lion de la meilleure première œuvre à la Mostra de Venise ?
C'était un moment à la fois magique et émouvant. Quand on remporte un prix aussi prestigieux après cinq ans de batailles pour faire exister un film, on ne peut qu'être fou de bonheur ! Ce prix m'a rempli d'énormément d'espoir.

C'était totalement inattendu ?
Oui, totalement. Après la projection du film à Venise, qui a reçu un formidable accueil, je suis rentré à Paris. Et quand on m'a rappelé la veille de la remise des prix, je n'y ai pas cru pendant un bon moment ! C'était réellement magique. J'ai été le plus heureux des hommes la nuit qui a précédé la cérémonie de remise des prix. Je voudrais partager ce prix avec toute l'équipe qui a participé au film, et tout particulièrement avec Nicolas Cazalé et Mohamed Majd.


Entretien avec Ismaël Ferroukhi
(extrait du dossier de presse du film)

   


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Titre de films : A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z 0-9

Personnalités : A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z 0-9


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