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Entretien avec les réalisateurs d'Enfances'
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Entre le monde de l’enfance et celui du cinéma, retour sur une histoire pleine d’émotion et de passion.

Six anecdotes, six films qui s’enchaînent, une échappée dans l’enfance, celle d’auteurs renommés ayant marqué de leur style l’Histoire du cinéma. C’est sur l’histoire de ces cinéastes que s’arrêtent ici de jeunes réalisateurs, ces petites histoires enfantines décidant parfois de toute une vie et venant ainsi éclairer leurs oeuvres. Des histoires qui se croisent pour ne plus former qu’un seul et même film sur l’enfance, baignée de blessures, de frustrations, de rencontres…

Entretien autour de ces histoires avec ceux qui les ont filmés.

Une émouvante histoire enfantine s’ouvrant sur un projet commun.

Yann Le Gal : "Je suis un jour tombé sur une anecdote liée à Charlie Chaplin. Alors en repérage au coeur d’une cure thermale pour l’un de ses films, il fut abordé par une femme le priant de rendre visite à son fils très malade. Il a revêtu pour l’occasion l’habit de Charlot et cette rencontre a quasiment sauvé, illuminé la vie de cet enfant sur le point de se suicider. Cet enfant, il se trouve que c’était John Huston. Il est revenu sur cette anecdote lors d’une soirée, alors qu’il était devenu lui-même un grand réalisateur, Chaplin a nié les faits, c’était un épisode de sa vie privée, intime qu’il n’avait probablement pas envie d’étaler publiquement. J’ai trouvé cette histoire, ce parallèle entre ces deux cinéastes incroyable, extraordinaire et j’ai voulu, à l’époque, en tirer un court-métrage. Je n’ai malheureusement pas pu le tourner, mais, au fil du temps, en parcourant différentes biographies, je me suis rendu compte qu’il y avait très souvent une petite histoire autour de l’enfance, une petite histoire venant éclaircir le parcours d’un cinéaste."

Corinne Garfin : "J’ai trouvé l’idée de Yann tout simplement géniale, elle m’a immédiatement séduite."

Ismaël Ferroukhi : "Elle était pertinente et se pencher ainsi sur le destin d’un cinéaste, sur ce qui a pu influencer son oeuvre se trouvait être une idée d’autant plus intéressante que le regard de Yann est particulièrement juste. Au-delà, plus personnellement, le rapport avec le monde de l’enfance m’a toujours attiré, c’est un univers auquel je suis particulièrement sensible."

Yann Le Gal : "Il y a forcément une notion de psychanalyse autour d’un tel sujet, l’enfant est le père de l’homme, et le seul moyen de rendre compte de ce postulat de manière cinématographique c’était de le multiplier, de le démontrer en déclinant ce thème, en me focalisant sur plusieurs cinéastes afin que ce postulat devienne une forme d’évidence."

Safy Nebbou : "C’était un projet de groupe mobilisateur et l’idée de faire un court qui viendrait s’imbriquer dans un projet commun et de trouver une cohérence d’ensemble me plaisait."

Isild Le Besco : "Je trouvais aussi très intéressante cette idée de faire une partie d’un film qui viendrait s’emboiter avec d’autres parties pour aboutir sur un long-métrage."

Joana Hadjithomas : "Confier ainsi à de jeunes réalisateurs le soin d’évoquer les cinéastes qui les ont guidés, leur ont fait aimer le cinéma était une perspective attrayante. En ce sens, il est d’ailleurs difficile pour nous de parler de notre exaltation sans citer Jacques Tati, il a été pour nous le premier moteur de notre engagement."

L’hommage de six jeunes cinéastes à six pères fondateurs du cinéma
Yann Le Gal : "Une fois l’idée posée, je me suis plongé dans de nombreuses biographies en me fixant certains objectifs. Il fallait que ce soit une anecdote assez forte, je tenais en effet à conserver le nom du cinéaste et chaque histoire devait fonctionner comme une petite fiction autour des peurs enfantines, qu’il y ait une forme de tension, de suspense la rendant prenante pour les spectateurs. Il fallait, parallèlement, que chacune de ces histoires soient potentiellement réalisables avec peu de moyens, qu’aucune scène, par exemple, ne nécessite de reconstitution historique trop importante, c’est la raison pour laquelle il m’a fallu renoncer à celle relative à John Huston. Afin d’apporter une certaine cohérence au projet, nous avons ensuite décidé, avec Laurence Darthos, la productrice, de nous fixer seulement sur quelques cinéastes ayant une forte notoriété publique, ce qui rendrait le projet plus parlant pour le public, et nous avons décidé qu’ils seraient de nationalités différentes. Je me suis alors lancé dans un nouveau travail de recherches autour de réalisateurs que j’aimais. Ce sont pour moi six cinéastes qui ont permis au cinéma d’évoluer. Hitchcock a apporté une grammaire cinématographique aux films de suspense, introduit des codes qui furent appliqués durant près de 50 ans, jusqu’aux années 70."

Corinne Garfin : "Le choix d’Hitchcock s’est immédiatement imposé à moi. C’est mon enfance, mes premières frayeurs, c’était le cinéaste dont l’oeuvre collait le plus à mon univers personnel et j’avais, parallèlement, très envie de traiter la peur au cinéma, un angle que je n’avais encore jamais abordé dans mes films précédents. Elle était vraiment au centre du scénario que m’a proposé Yann et cela me motivait de voir comment j’allais pouvoir la rendre visuellement, la mettre en scène."

Yann Le Gal : " Orson Welles a suscité, visuellement, un nouveau regard sur les focales, sur la narration, avec l’utilisation des plans séquences."

Isild Le Besco : "C’est un univers très masculin, mais je m’en suis toujours sentie proche, j’ai aimé très jeune ses films, ce sont parmi les premiers qui m’ont marquée, notamment Citizen Kane, il en émane quelque chose de magique."

Yann Le Gal : " Jacques Tati a lancé un burlesque novateur, peu considéré en France, mais très apprécié aux Etats-Unis où il a un véritable statut de maître absolu."

Joana Hadjithomas : " Travailler autour de son univers nous permettait de nous réapproprier le film et de nous axer sur certaines thématiques, qui rejoignaient nos propres recherches, nos propres préoccupations."

Khalil Joreige : " Nous avons toujours abordé dans nos films la difficulté de vivre le présent, principalement dans les pays Arabes. Le questionnement sur la modernité, sur le rapport au corps et la place de l’individu dans le cinéma de Tati nous touchaient beaucoup. Ses questionnements, en même temps, se posaient comme des interrogations sur le cinéma, avec l’idée de norme, de cadrage, d’espace."

Joana Hadjithomas : " C’était pour nous une façon de montrer que nous sommes dans une société qui essaie de normer les choses, alors qu’il y a toujours des exceptions qu’il est impossible de résumer ou de cataloguer. Tati a travaillé également sur cette idée de l’adaptation de l’individu face à la société, à ses mécanismes modernes, des corps qui résistent et n’arrivent pas à trouver leur place, des corps qui ne sont pas dans le même rythme.»

Yann Le Gal : " Ingmar Bergman s’est ouvert aux nuances psychologiques, s’est tourné vers des sujets liés souvent à la culpabilité, l’obsession de la mort, l’absence, la solitude et ce que ces sentiments peuvent générer en nous."

Safy Nebbou : "Pour moi c’était Bergman, je n’ai pas hésité, c’est le cinéaste qui m’inspire, que j’ai toujours admiré. Ses films m’ont toujours bouleversé, il en émane une recherche sur l’angoisse de vivre, la complexité d’exister qui me passionne et il a une façon d’évoquer le monde qui me fascine. Son regard, ses mots sont d’une puissance incroyable et unique."

Yann Le Gal : " Jean Renoir s’impose probablement comme le plus humain de tous les cinéastes. Issu d’une famille très riche, il est devenu communiste, ce qui a engendré une certaine dichotomie que l’on ressent dans tous ses films, portés par une vraie croyance en la bonté de l’Homme."

Ismaël Ferroukhi : " Les films de Renoir m’ont toujours troublé. Ici, dans le scénario de Yann, c’est le rapport à l’autre qui m’a ému, cette rencontre entre deux enfants très différents l’un de l’autre, qui se rapprochent, se comprennent au-delà d’une société qui tend à les séparer. C’est un univers dont je me sens proche, que j’ai déjà abordé dans mes propres films."

Yann Le Gal : " Enfin, avec Fritz Lang ce qui est particulièrement intéressant c’est qu’il représente une charnière, il est parti d’un cinéma très visuel, qui l’a mené jusqu’à l’arrivée du nazisme, où sa vision a alors totalement changé. Son cinéma est vraiment marqué par deux périodes, avec des personnages se sentant coupables, s’interrogeant sur la religion, des personnages divisés. Il y a d’ailleurs toujours dans ses films une nécessité de la punition comme sanction de la société. Il manque malheureusement à cette galerie une histoire liée à un cinéaste russe, italien, asiatique, nous nous étions fixés sur six histoires d’une quinzaine de minutes chacune."

Dépasser la réalité sans la trahir
Yann Le Gal : "Tous les points de départs sont réels, ce sont des problèmes auxquels ils ont tous été confrontés lors de leur enfance. Ensuite, il a bien évidemment fallu broder autour de ces anecdotes, afin de raconter une histoire qui se tienne. Je me suis parfois inspiré de plusieurs éléments éparpillés pour les remettre en scène différemment, mais, au final, s’il y a des parts de fiction dans les ressorts dramatiques ou sur la caractérisation des personnages, je suis toujours resté très proche de leur univers, de la réalité, je n’ai jamais forcé le trait."

Safy Nebbou : "En m’attaquant à la mise en scène j’ai cherché à dépasser cette réalité et j’ai abordé le scénario en me détachant de Bergman, en imaginant un enfant plus universel, afin que chacun puisse s’identifier à cet enfant. Il me semblait primordial d’éviter de proposer une reconstitution poussiéreuse, d’autant plus qu’il me paraissait délicat de réduire l’univers de Bergman à cette anecdote. Même si elle génère une certaine puissance, elle n’est qu’une simple couleur de son enfance et de sa vie. Cette histoire est arrivée à Bergman, mais elle a une dimension universelle et intemporelle et je tenais à ce que nous puissions tous nous identifier à cet enfant. Il ne fallait pas chercher à montrer ce qui dans son propre cinéma se référait à cette séquence, mais traiter ce court-métrage comme un petit thriller."

Ismaël Ferroukhi : "Je n’ai pas non plus cherché à me reposer sur l’univers des films de Renoir, à cette époque il ne les avait pas encore tournés, c’était donc pour moi illogique d’y faire référence et j’ai préféré me concentrer sur son milieu social, sa maison, les tableaux, son père et ce qu’il en émanait."

Yann Le Gal : " Chaque histoire étant liée à l’univers cinématographique, fantasmatique, créatif de chaque cinéaste, il fallait forcément que l’on y retrouve une ambiance rappelant leurs oeuvres, tout en évitant, en effet, certains écueils, comme celui d’essayer d’imiter leur style."

Joana Hadjithomas : "Nous n’avons en ce sens jamais essayé de reprendre les effets du cinéma de Tati, de nous en inspirer. De toute façon nous ne travaillons absolument pas de la même manière et avons plus cherché à nous poser des questions de cinéma, à trouver un équivalent dans la forme pour répondre à certaines questions, ce qui nous a amené à imaginer l’histoire de cette photo de classe avec un adolescent trop grand pour s’intégrer dans le cadre."

Corinne Garfin : "Réaliser ce film était également pour moi l’occasion de m’amuser avec l’univers d’un autre cinéaste. Il n’était pas question de tourner un documentaire autour de sa personnalité, j’ai réalisé une fiction se rapportant à certains détails de la vie d’un cinéaste, mais, dans sa finalité, ce film reste ludique."

Différents univers s’entremêlant harmonieusement
Yann Le Gal : "J’ai écrit ces scénarios en cherchant à préserver une réelle continuité entre chaque séquence, que ce ne soit pas de simples courts-métrages se succédant froidement."

Ismaël Ferroukhi : "On sent effectivement une unité au travers des scénarios de Yann, nous ne pouvions pas tout exploser et partir dans un sens qui se serait mis en totale opposition avec le style du scénario, il fallait s’adapter à son écriture."

Joana Hadjithomas : "Il y a une véritable puissance liée à l’impulsion de Yann, aux enjeux qu’il a glissés dans chaque histoire, celles d’enfants se retrouvant face à une situation souvent blessante pour eux et qui sera déterminante pour leur vie, c’est ce qui relie chaque film."

Yann Le Gal : "Nous tenions néanmoins avec Laurence à créer une certaine dichotomie au niveau de la mise en scène. Nous avons dans un premier temps pensé faire appel à de grands cinéastes actuels pour réaliser ces films, mais le pari nous paraissait trop compliqué et nous avons donc décidé de confier à de jeunes réalisateurs le soin de mener ces différents épisodes, le projet s’imposait ainsi comme une reconnaissance de ces jeunes envers leurs aînés et une passerelle entre court et long. Ce qui fut ensuite assez magique, alors que nous ne leur avons donné qu’une seule consigne, celle de ne pas révéler le nom de l’enfant avant la fin du film, c’est qu’ils ont réussi à atteindre une réelle harmonie entre leur propre univers et celui dont ils se sont emparés."

Corinne Garfin : "Nous avons travaillé chacun de notre côté et ce qui soude le projet visuellement, au-delà de l’écriture, ce qui en renforce l’unité, c’est probablement le fait que nous sommes dans des films d’époque avec des costumes et des décors très similaires."

Safy Nebbou : "Ce qui donne effectivement une cohérence à cet ensemble c’est le travail de Yann et une certaine unité de lieu, d’époque, de ton, ce sont des histoires assez tristes et nostalgiques sur l’enfance, il est donc logique que l’on y retrouve certaines similitudes."

Yann Le Gal : " Avec Laurence, nous avons ensuite longtemps réfléchi à l’ordre des séquences, ce qui n’était pas évident. Nous avons fini par décider que le film sur Tati, étant le plus léger des six, serait la pierre angulaire du projet, il se pose ainsi comme une forme de respiration. Nous avons alors opposé les opus sur Lang et Bergman, deux films dont il s’échappait une même violence, reposant sur un même contexte familial, un même rapport à la mère. Il fallait qu’il émane de cet ensemble une émotion sincère, que le film ne soit pas ressenti par le spectateur comme une étude didactique venant éclairer le cinéma d’un auteur mais plus comme un récit vibrant sur le monde de l’enfance et ses conséquences.

Une aventure épanouissante
Corinne Garfin : "Ce qui a vraiment été novateur, excitant pour moi c’est de me retrouver dans une nouvelle dimension, celle d’un long-métrage, même si je n’en ai réalisé qu’une partie. C’était la première fois également que je tournais un film que je n’avais pas écrit, ce qui m’a procuré beaucoup de plaisir, permis d’avoir un réel recul par rapport au scénario, une forme de détachement, d’approche moins narcissique, et d’être du coup plus exigeante, ce qui n’est pas toujours évident lorsque c’est son propre scénario."

Joana Hadjithomas : "Même s’il y avait pour nous une contrainte qui était celle du scénario, car nous avons l’habitude de travailler sur nos propres projets, ce fut une parenthèse délicieuse, pleine d’une liberté très constructive, plaisante et qui nous a donné l’occasion de tourner pour la première en dehors du monde Arabe, du Liban notamment."

Ismaël Ferroukhi : "Tourner ce court-métrage m’a surtout permis d’entrer dans l’univers de Renoir, d’avoir ce rapport à la campagne, la nature qui me touche profondément."

Isild Le Besco : "C’était pour moi le plaisir vraiment de filmer. On se sent toujours nourri par un nouveau film."

Safy Nebbou : "C’est la première fois que je mettais en scène un film d’époque. C’est toujours très compliqué, on est dans la reconstitution, une reconstitution qui se doit d’être fluide, crédible et qui ne doit pas enrayer l’émotion, la vérité, l’authenticité des personnages. C’est une démarche méticuleuse qui m’a plu, une démarche formatrice qui m’a ouvert de nouvelles perspectives, donné envie d’aller plus loin en ce sens."

Yann Le Gal : "Enfances" a été le résultat d’un travail de longue haleine, d’écriture, de production, de tournage. Maintenant que l’aventure se termine, il me reste surtout le souvenir marquant de rencontres fortes avec des réalisateurs, des comédiens et des techniciens. S’ils ont accepté de jouer le jeu du film, c’est uniquement par amour du cinéma. Je suis heureux de voir combien l’on retrouve cet enthousiasme dans le film…"


   


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Titre de films : A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z 0-9

Personnalités : A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z 0-9


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