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Vous ouvrez le film avec cet avertissement : "toute ressemblance avec des personnages connus serait, comme on dit, fortuite…" C'est un joli pied de nez à la réalité dont s'inspire le film…
Je l'ai fait surtout pour indiquer au spectateur qu'il faut se laisser porter par des ressemblances éventuelles, mais pas les rechercher. On s'est d'ailleurs arrangé pour ne nommer aucune personne réellement existante : il s'agit donc d'un univers entièrement fictif ! Pour autant, sans qu'il y ait de personnes bien définies par la réalité dans l'histoire, le film laisse entendre qu'il existe quand même, parmi ceux qui ont le pouvoir, certains qu'on pourrait qualifier de racailles et qu'on pourrait nettoyer au Kärcher…
Quand j'ai décidé de faire ce film, j'ai commencé par dresser une liste des pièges à éviter, et notamment celui de l'identification immédiate et celui de l'imaginaire absolu. Car, de toute évidence, si le film n'avait aucun rapport avec la réalité, il n'aurait guère d'intérêt… En fin de compte, ce qui m'intéressait était de prouver la vraisemblance des événements qu'on relate par une réalité proche.
Il y a très peu de films en France sur les scandales politico-financiers.
Il y a eu dans les années 70 des oeuvres de dénonciation, comme les films d'Yves Boisset par exemple. Mais je n'ai pas cherché, quant à moi, à dénoncer des événements connus de tous, mais plutôt à montrer quelles peuvent être les répercussions sur l'esprit humain d'un pouvoir, quel qu'il soit, et jusqu'où il peut entraîner les individus.
Quel type de recherches avez-vous menées ?
J'ai consulté les coupures de presse et les ouvrages publiés à l'époque de l'affaire. Mais comme je me suis retrouvé plusieurs fois face à des articles présentant des versions contradictoires, je prenais celle qui m'arrangeait le plus pour les besoins du scénario. C'est ce qui correspond, à mon sens, au travail de tout bon historien - et c'est d'ailleurs pour cela qu'il n'y a jamais de certitude en histoire.
On sent un plaisir de certaines formules qui échappent pourtant à l'écueil des mots d'auteur.
J'ai effectivement essayé d'éviter les mots d'auteur, sans pour autant éviter les mots de politiciens. Il y a notamment une phrase dont je suis assez fier, lorsque le sénateur Descarts déclare avec gourmandise "Les Nègres sont furibards !" C'est typiquement une phrase d'homme politique.
Vous passez d'un enjeu collectif à un enjeu intimiste, et inversement, avec une fluidité déconcertante.
C'était capital pour moi. J'avoue que j'ai de plus en plus envie de fluidité, d'autant que je n'en trouve presque plus au cinéma. Il y a actuellement un parti-pris de staccato qui me gêne beaucoup car les metteurs en scène ont tendance à confondre cela avec le rythme. Il faut dire aussi que j'ai été aidé par la structure même du scénario qui nous faisait changer de lieux fréquemment : on passe du général - dans les bureaux du Palais de Justice - à l'intime - dans les appartements. Cette opposition en devient quasi schizophrénique : il y a, d'un côté, la vie intime et, de l'autre, l'expression du pouvoir que traduisent les face-à-face de part et d'autre du bureau de la juge. C'est pour cette raison que, dans la sphère privée, les personnages se retrouvent côte à côte, tandis que j'ai réservé les champs/contrechamps, qui reflètent les antagonismes, aux scènes de bureau.
L'Ivresse du pouvoir (2005) est une oeuvre davantage comportementaliste que psychologique.
Absolument, même si le film peut donner l'impression contraire. Je crois que cela vient du fait que j'ai été plus nourri de littérature comportementaliste que d'analyses psychologiques : c'est le cas notamment de la littérature anglo-saxonne, mais aussi de Proust dont je me suis aperçu qu'il n'était guère plus psychologique …
On a le sentiment que vous évitez tout jugement moral lié à l'affaire, mais que c'est plutôt dans les rapports de classe que vous êtes le plus sévère …
C'est le principe du "petit chef" : tout être est le petit chef de quelqu'un ! Ce qui m'intéressait dans la position du juge d'instruction, c'est que - en théorie - il a tout pouvoir, alors qu'en réalité il n'a que le pouvoir qu'on lui donne. Et cette réalité est vraie à tous les échelons : l'ensemble des personnages sont ivres de pouvoir, même si cela ne se voit pas d'emblée. Dès qu'on contrecarre un peu leur pouvoir, ils restent pantelants sans savoir quoi faire. Par exemple, lorsque Jeanne déclare au président du tribunal "Achetez-vous une paire de couilles !", il est totalement abasourdi parce que cela ne fait pas partie de la règle du jeu.
La construction fait songer à une structure théâtrale : les auditions constituant la scène où se déroule l'action, et les tractations entre politiques et affairistes le choeur commentant cette action…
L'idée du commentaire de l'action me travaille depuis longtemps. J'avais déjà fait une tentative dans Les Innocents aux Mains Sales (1975) : on voyait deux flics qui suivaient les événements, mais qui se retrouvaient toujours avec un métro de retard… Ils en arrivaient à des conclusions à partir de ce qui venait de se passer, sans jamais prévoir ce qui allait se passer ! C'est un peu la même chose dans L'Ivresse du Pouvoir : il y a un décalage constant entre ce que fomentent les politiciens et l'action dans laquelle Jeanne est engagée. J'adore ça !
Si au départ notre sympathie va davantage vers la juge, Jeanne nous semble progressivement une sorte de Robespierre en jupons, tandis qu'on éprouve de la compassion pour Humeau …
Bien entendu, le titre du film s'applique également à Jeanne : elle poursuit un idéal de justice, mais le pouvoir qu'elle incarne la grise. Ne dit-elle pas avec jubilation que le juge d'instruction est le personnage le plus puissant de France ? A l'inverse, je voulais que Humeau soit assez pathétique, surtout lorsqu'on le découvre cloué à son fauteuil à l'hôpital… Pour moi, l'idéal était qu'à la fin du film, les deux personnages aient pitié l'un de l'autre. C'est à ce moment-là qu'elle comprend l'inanité de toute l'affaire, tandis que lui l'a compris par la force des choses, en prenant des coups de bâton sur la tête. Elle prend conscience du fait que le pouvoir est à coulisses et qu'il en reste toujours assez au-dessus du personnage le plus puissant qui soit…
C'est la septième fois que vous dirigez Isabelle Huppert.
Franchement, j'aurais eu beaucoup de mal à faire le film sans elle. Je ne vois pas qui d'autre aurait pu incarner cette sorte de fragilité forte qui la caractérise. J'aime bien son côté "petite femme qui se bagarre" qui a la faculté de me toucher profondément. En outre, je savais qu'à aucun moment Isabelle n'essaierait de plaider sa cause par rapport au spectateur, mais qu'elle se justifierait perpétuellement vis-à-vis d'elle-même : elle s'accepte en assumant son personnage sans jamais tricher par rapport au spectateur - et c'est ce qui est si difficile à obtenir chez les acteurs.
Ses lunettes sont mauves, et ses gants comme son sac à main sont rouges …
Isabelle voulait même qu'on appelle le film Les Gants Rouges. Ce titre avait le mérite d'évoquer le fait qu'à partir du moment où on exerce un pouvoir à l'encontre d'êtres humains, les mains
rougissent…
Philippe (Robin Renucci) est un personnage complexe. On pourrait dire que Jeanne fouille la fange, tandis que lui la soigne…
Bien entendu ! Il est terriblement conscient que, certes, ce n'est pas mal de remuer la vase, mais que cela ne suffit pas… C'est un personnage totalement désespéré tout au long du film : il ne parvient pas à se raccrocher à sa femme parce qu'elle détient un pouvoir, alors que lui ne peut consentir que des efforts. En outre, il s'est mésallié en épousant Jeanne puisqu'il s'est marié avec "la fille de la concierge", alors qu'il est issu d'un milieu bourgeois.
Félix (Thomas Chabrol) incarne une sorte de conscience et d'amant hypothétique pour Jeanne…
Comme son nom l'indique, Félix est un être heureux - heureux par l'insouciance et le refus de l'ambition - au milieu de gens qui ne le sont pas : c'est un personnage qui ressemble un peu à Thomas. Et c'est cette dimension qui attire Jeanne, alors que lui n'éprouve que de l'affection pour elle et qu'il voudrait sincèrement lui venir en aide. J'aime beaucoup ce type de relations ambiguës qui ne sont pas sexuelles, tout en conservant une part de mystère.
Contre toute attente, Jeanne et Erika (Maryline Canto) s'entendent à merveille…
C'est parce qu'elles ont la même taille ! Sérieusement, je suis convaincu que si l'une avait été plus grande que l'autre, cela aurait créé un rapport de domination.
La relation Jeanne / Sibaud (Patrick Bruel) est intrigante, faite de séduction, mais aussi de trahison…
Dans sa prétention incroyable, Sibaud se dit qu'il va s'en faire une alliée à moindre frais, et qu'il va l'utiliser pour provoquer la chute de Humeau : Patrick Bruel joue la satisfaction du mâle repu d'une manière formidable. Jeanne est sensible à la cour qu'il lui fait, et se sent donc trahie par lui, comme si son amant la quittait… D'où son attitude assez vacharde pendant la perquisition.
Comment avez-vous choisi François Berléand et Jean-François Balmer ?
Je trouvais d'abord qu'ils avaient plusieurs points communs : ils n'ont pas d'ego surdimensionné et n'hésitent pas à en faire voir à leur propre image. Ensuite, j'avais déjà dirigé Balmer, dans Madame Bovary et Rien ne va plus, mais jamais Berléand ! Et je me suis aperçu qu'il avait travaillé avec tout le monde, sauf avec moi ! En outre, j'aime bien faire appel à des acteurs d'horizons différents et me rendre compte après coup qu'ils se connaissent : c'est le cas de Berléand qui connaît Isabelle Huppert depuis ses tout débuts. En revanche, je veille toujours à ne pas me retrouver avec des acteurs qui ne peuvent pas se supporter car c'est désastreux pour le film… C'est pour cette raison que, sans rien connaître des rapports entre Berléand et Balmer, j'ai évité de les faire tourner ensemble, pour m'apercevoir par la suite qu'ils étaient copains comme cochons !
Comment avez-vous résolu de filmer les auditions, qui ne sont pas des scènes particulièrement cinématographiques ?
Il était impossible de filmer d'authentiques face-à-face parce qu'il y avait presque toujours un autre personnage - le greffier - dans le champ. Il ne s'agissait donc pas d'une confrontation pure… Quand la caméra est sur Isabelle, la présence du greffier est invisible, alors que lorsqu'on cadre l'interrogé, le greffier est tantôt dans le champ, tantôt hors champ : j'ai décidé de le réintroduire dans le champ au moment où la personne interrogée s'imagine qu'il est là et refuse par conséquent le principe du face-à-face. Bien entendu, la juge voudrait faire oublier la présence du greffier, mais c'est impossible…
Quelle lumière souhaitiez-vous pour le film ?
Avec Eduardo Serra, le chef-opérateur, nous voulions que le spectateur sente si nous étions le matin ou le soir. Nous souhaitions également éviter à tout prix toute dominante. Nous avons donc privilégié une lumière naturelle.
Avez-vous tourné en décors naturels ?
Oui, et je dois dire que je préfère, car les acteurs ne jouent pas de la même manière en studio et en décors naturels. Et quand on veut rester proche de la réalité, il vaut mieux être en décors naturels… Nous avons fait plusieurs repérages au Palais de Justice pour capter des détails qui ont leur importance, comme le fait que le juge d'instruction - ce personnage si puissant - ne passe pas par l'escalier principal, mais par un escalier latéral, ou encore que le bureau du juge n'est pas très reluisant. J'ai également revu Délits flagrants (1994) de Depardon pour éviter de commettre trop d'erreurs, et j'ai fait valider le film par la doyenne des juges d'instruction qui nous a donné sa caution.
Interview de Claude Chabrol
(extrait du dossier de presse du film)
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