Qu’est-ce qui vous a attiré dans ce projet ?
Ce n’est pas seulement le rôle, pas seulement Pierre, mais l’histoire dans laquelle il était emporté qui m’a attiré. Une histoire d’amour, de renoncement et de sacrifice.
Ce qui la rend unique, c’est le détour pris pour la raconter : c’est à travers le récit à sa belle-fille qu’il se révèle. Il va la convaincre que le départ de son mari n’entraîne pas la fin de tout.
Zabou ose l’adapter avec liberté, elle s’est emparée de la force de la situation, en la remodelant pour son cinéma. Je connaissais ses films et son univers particulier, je savais que si elle acceptait de raconter cette histoire, elle saurait se l’approprier.
Pouvez-vous présenter Pierre ?
Avant de rencontrer et d’aimer Mathilde, Pierre s’est toujours tenu à distance de la vie. Ce n’est pas quelqu’un qui se laisse aller, qui accepte de prendre du plaisir. Il s’est consacré au travail, mais petit à petit, il a été gagné par le sentiment d’avoir fait les mauvais choix. De s’être trompé de vie.
C’est Mathilde qui réintroduit l’extraordinaire dans sa vie trop ordinaire, qui lui fait redécouvrir le sentiment amoureux.
C’est étonnant de voir le désir ressurgir chez un homme qui n’est pas « programmé » pour cela, comme dit le personnage.
Comment l’avez-vous approché ?
Ce n’est que bien plus tard, quand il prend lui-même du recul, que je me suis attaché à Pierre. Grâce à la relation qu’il tisse avec sa belle-fille - c’est face à elle qu’il va se livrer. C’est aussi à ce moment-là que je l’ai compris : il ne s’est jamais fait assez confiance pour aller au bout de son désir.
Quel regard portez-vous sur cet homme et son histoire ?
Je ne me suis jamais mis dans la position de le juger, je suis là pour le raconter. Je l’ai suivi pendant vingt ans de sa vie : je le joue plus jeune puis plus vieux que je ne le suis. Avec Mathilde, on traverse cinq années de passion. Au cinéma, nous jouons toujours en pointillés : sans suivre l’ordre chronologique du récit. Pourtant cette fois-ci nous avons commencé par tourner le souvenir, les instants heureux avec Mathilde, à Hong Kong.
C’était important d’avoir vécu ce moment là, de le garder en nous, ça nous a permis d’avoir l’épaisseur nécessaire pour raconter la suite. On s’était vraiment rencontrés. Je pouvais être amoureux, c’était très concret.
Mais Pierre reste longtemps un mystère. Tout commence par cette jeune femme anéantie par le départ de son mari. Il se trouve qu’elle est accompagnée de ce beau-père qu’elle connaît à peine. Et voilà qu’il se met à parler. À faire des allers-retours entre présent et passé. Peu à peu, on découvre l’homme qu’il a été, celui que sa belle-fille n’aurait jamais soupçonné, emmêlé dans les tourments d’un grand amour.
Comment avez-vous travaillé avec Zabou ?
J’étais à l’écoute, disponible pour ce que Zabou me disait.Tourner avec une metteur en scène qui est elle-même actrice, c’est ne pas perdre de temps, se comprendre : elle savait comment nous regarder, nous guider. Elle savait quoi dire ou ne pas dire pour que tous les acteurs soient à l’aise. On savait aussi se taire. Se parler d’un regard. Le sien est exigeant, il n’inspire pas le confort, il vous pousse toujours un peu plus loin. Se décevoir aurait été terrible.
Comment avez-vous travaillé avec vos partenaires ?
J’avais un souvenir très précis de Florence, elle m’avait marqué : je l’avais croisé en haut d’un escalier dans le film des frères Larrieu. Florence et Marie-Josée ont deux personnalités très fortes, elles savaient qu’elles avaient chacune un très beau rôle à défendre. Elles l’ont abordé avec humilité et puissance sur le tournage.
Avec Mathilde, c’est une passion absolue, sincère. Vos scènes ne sont pas faciles. Comment les abordez-vous ?
Comme on devait être proches et intimes, c’est comme si on avait décidé d’être à l’aise tout de suite. Marie-Josée est directe. Cela m’allait, nous avons pu entrer dans le jeu de façon instinctive. Nous savions que certaines scènes seraient compliquées et nous ne les avons jamais contournées. Florence, elle, est plus secrète et plus timide.
Que représente ce film pour vous ?
Je le perçois comme un film difficile et délicat que nous avons eu la chance de faire. Au-delà du fait que ce soit un rôle rare, c’est une rencontre importante. Toutes les personnes qui gravitaient autour de cette histoire font que j’en garde un tendre souvenir.
Ce film vous a-t-il appris quelque chose sur votre métier ?
Chaque fois qu’un acteur joue - ou qu’un lecteur lit - une histoire d’amour, elle éveille des résonances en lui. Évidemment je convoque une part de moi-même pour chacun de mes rôles, ça m’aide à raconter l’histoire, même si ce n’est pas la mienne. Il y a toujours une part d’identification, c’est pour ça qu’un rôle nous touche. Mais par rapport à Pierre… je peux dire que je ne regrette rien.
Cette histoire a-t-elle pour vous quelque chose d’universel ? Qu’est-ce qui fait qu’elle vous a parlé plus que d’autres ?
Il y a autant d’amants et amantes qui attendent... de maris et femmes qui partent... de conjoints délaissés... La beauté du personnage de Pierre est dans son renoncement. Ce n’est pas pour autant une question de courage. Il n’aime pas assez la vie pour prendre le risque de la vivre. C’est à cause de ses limites qu’il est douloureux. Chacun porte les siennes en lui, c’est ce que le film nous rappelle.
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