QUATRE ÉTOILES, c'est l'histoire d'une jeune femme qui hérite de 50 000 euros. C'est à la fois beaucoup et pas grand-chose...
C'est vrai. Si elle avait hérité de beaucoup plus, elle ne se serait pas posé la question de savoir ce qu'elle en faisait et il n'y avait pas de film. Elle le plaçait ou elle s'achetait un appartement. Alors que 50 000 euros, c'est à la fois beaucoup et pas beaucoup. C'est une somme embarrassante, donc intéressante.
En se rendant à Cannes dans cet hôtel, Franssou veut juste s'offrir un peu de luxe dans sa vie ?
Le luxe, pour Franssou, c'est changer de vie. Son existence l'ennuie, et la joie qu'elle éprouve, en héritant de cet argent, retombe très vite. Comme le dit Marc, au début du film : «En fait, c'est chiant d'avoir de l'argent». Total, elle décide de prendre un repos sabbatique et de dépenser son pactole en descendant dans un palace. Avec Olivier Dazat, on voulait bien faire à Franssou, cadeau de 50 000 euros, mais on y mettait une condition : on voulait que cet argent, elle le dépense le plus vite possible. On voulait qu'elle le gaspille. Seulement, gaspiller son argent, dilapider sa fortune, ça ne s'improvise pas. C'est une culture. C'est là qu'intervient Stéphane. C'est lui qui va la soulager de tout cet argent, et qui du coup, va la rendre heureuse. Car, si à la fin, il y a jouissance, c'est uniquement parce que l'argent a disparu.
Cette comédie est un peu construite comme un thriller, avec beaucoup de suspense...
Je ne parlerais pas de suspense au sens où on l'entend habituellement. En fait, on a construit un scénario dans lequel on se demande en permanence ce qui va se passer dans la séquence suivante. On partait pourtant d'un cliché : une fille assez naïve tombe sur un type qui s'intéresse à son magot. On est donc dans un genre connu, avec ses règles, ses conventions. On se doute bien que Franssou et Stéphane vont fatalement finir dans les bras l'un de l'autre et en même temps, on ne parle jamais de sentiments. Pour certains, le comble de l'horreur, c'est la psychologie. Pour moi, ce sont les sentiments. Ce qui m'intéresse, entre eux, ce sont les rapports de force. Comment l'un fait marcher l'autre, comment il le manipule, lui raconte une histoire, le mène par le bout du nez. Et très vite, dans cet art de la manipulation, c'est l'élève qui supplante le maître.
QUATRE ÉTOILES, c'est un peu un film d'apprentissage. On y voit une oie blanche devenir une petite canaille.
Qui est vraiment Stéphane ? Un petit escroc ?
Je suis comme Stéphane. Je n'aime pas ce mot d'escroc. Stéphane ne fait de mal à personne (mis à part Franssou qu'il gifle et dont il martyrise le bras). Il organise des parties de cartes, il essaie de vendre des maisons qui ne sont pas à lui, à des types qui ne savent plus quoi faire de leur argent, il amuse tout le monde, il est gentil avec tout le monde. À sa façon, c'est un gentleman.
Pourquoi Franssou est-elle attirée par Stéphane ?
Pour mille raisons. Les masochistes vous diront que c'est parce qu'il lui a tordu le bras. D'autres vous diront que c'est parce qu'il ne se plaint presque jamais (enfin ! Pour un homme). Et pour elle, c'est un changement à 180°, parce qu'elle vivait avec un type qui se plaignait en permanence, qui tirait tout vers le noir alors que Stéphane tire tout vers la lumière. Elle aime sa mauvaise foi, sa bonne humeur, son culot, son brio, sa capacité à toujours se tirer d'affaire, mais aussi sa capacité à provoquer les pires ennuis. Selon la formule consacrée, elle l'aime pour le pire et le meilleur.
Il y a aussi un troisième personnage, c'est René, interprété par François Cluzet. Quel est son rôle dans l'histoire ?
Pour qu'il y ait histoire d'amour, pour qu'il y ait désir, il faut souvent être trois... On appelle ça le rapport triangulaire. Un autre René, René Girard, a fait un très beau bouquin, là-dessus : «Mensonge romantique et vérité romanesque». Pour lui, l'homme est incapable de désirer par lui seul ; il faut que l'objet de son désir lui soit désigné par un tiers. Ce tiers, c'est René. C'est lui qui fait de Franssou un objet de désir, qui formule ce désir et qui propose un modèle à Stéphane.
En plus de ça, étant donné qu'on était dans un monde d'arnaques, il fallait une espèce de pigeon rêvé, quelqu'un qui ait du fric, beaucoup de fric. Il y a plus de dix ans, tout à fait par hasard, j'ai dîné chez un ex-pilote de F1 rangé des voitures. Un type bourré aux as. C'est devenu un modèle.
Ce pilote de course est à la fois maniaque, dépressif et brillant.
Avec Olivier Dazat, on est parti de l'idée que ce type avait fait une sortie de route un peu brutale et que dans le choc, il avait perdu quelques neurones. Du coup, il a un problème d'expression, il bute sur les mots. En même temps, les pilotes de F1 sont des bosseurs, des gens d'une très grande précision qui essaient de gagner en permanence des millièmes de secondes.
Alors lui, son truc, c'est trouver le mot juste. Seulement, son cerveau est un peu en désordre... Même les mots les plus élémentaires, il a parfois du mal à les retrouver...
Dès que René est en présence de Franssou, il perd tous ses moyens...
Déjà qu'il n’en avait pas beaucoup ! C'est vrai qu'il se met à dire n'importe quoi ! Il est comme une faïence qui a reçu un coup, il est ébréché. Mais quand il croit que Franssou veut bien de lui, à la fin, il reprend possession de ses moyens. Il le dit lui-même : «J'ai retrouvé tous mes mots.»
Lorsque vous écriviez le scénario, aviez-vous déjà une idée des comédiens qui interpréteraient ces personnages ?
On pense toujours à des interprètes. Au tout début, en 2001, je pensais à d'autres couples. Mais le scénario était différent. Il était loin d'être abouti, plusieurs comédiens l'ont refusé, et j'ai laissé tomber le projet, provisoirement.
En 2003, j'ai eu l'opportunité de tourner LES ENFANTS, pour lequel José Garcia était pressenti. On a vite sympathisé, mais il n'a pas fait le film pour des questions de convenance. C'était trop bête, j'avais vraiment envie de travailler avec lui. En quinze jours, je me suis remis au travail sur QUATRE ÉTOILES en pensant à José. Je lui ai fait lire et il m'a dit oui tout de suite.
Concernant Isabelle, je l'avais trouvée magnifique dans LES SENTIMENTS de Noémie Lvovsky et, au théâtre, dans la pièce «Un hiver sous la table» mise en scène par Zabou Breitman. Tout d'un coup, c'était une évidence. J'avais tourné BEAU FIXE avec elle et j'en gardais un merveilleux souvenir. Je l'ai toujours suivie au théâtre, au cinéma... Elle est magique. Elle arrive à tout faire passer. Elle a une espèce d'innocence, de candeur, de naturel. Elle peut tout dire, tout faire, ça reste léger. Et, elle a un sacré sens de la comédie !
En la voyant, on pense à Grace Kelly... On se dit même qu'elle aurait été parfaite dans un film d'Alfred Hitchcock !
C'est vrai, d'ailleurs j'ai voulu revoir LA MAIN AU COLLET qui se passe sur la Côte d'Azur... Quarante ans après, le film prend presque une valeur documentaire. On voit la Côte d'Azur telle qu'elle était avant que tout soit bétonné. On voit le Carlton, sans les immeubles qui l'entourent. On se dit quel gâchis !
Et comment avez-vous choisi François Cluzet ?
François fait partie des comédiens avec lesquels je voulais travailler. Entre SAUVE-MOI et LES ENFANTS, il s'est passé cinq ans pendant lesquels je n'ai pas travaillé. Mes projets n'arrivaient pas à se monter. J'ai écrit un scénario dans lequel François tenait le rôle principal, mais personne n'a voulu du projet. Je me suis dit qu'un jour, sur un autre film, on finirait bien par travailler ensemble. Je lui ai fait lire le script. J'étais persuadé qu'il pouvait être irrésistible de drôlerie. Ça l'amusait de jouer René. Il est vraiment magnifique dans le rôle.
Vous êtes-vous inspiré de couples d'escrocs mythiques du cinéma ?
En fait, je peux bien l'avouer aujourd'hui, mais je suis un ancien cinéphile... non repenti, de surcroît. J’ai vu beaucoup de films, que ce soit à la cinémathèque, ou à l'Action Lafayette, avant qu'il ne soit transformé en Shopi. C'est là-bas que j'ai découvert les comédies américaines des années 30-50. Alors, que j'ai été inspiré par des films comme HAUTE PÈGRE, ou LA HUITIÈME FEMME DE BARBE BLEUE de Lubitsch... ça n'est pas impossible. Depuis, en matière de comédie, on n'a jamais fait mieux. Je ne suis pas nostalgique de cette époque. Je ne pense pas que c'était mieux avant, cependant, je regrette la place que ces auteurs occupaient. Ces gens étaient brillants, très cultivés. Leurs films étaient drôles, intelligents, et malgré tout cela, les studios de l'époque n'hésitaient pas à leur confier des comédies !!! En plus de cela, ils arrivaient à réconcilier tous les publics, ils s'adressaient à tout le monde, alors que maintenant, les publics ne se mélangent plus. Chacun reste chez soi.
On a l'impression que votre mise en scène est un peu différente que sur vos précédents films. Avez-vous pris un plaisir particulier à tourner cette comédie ?
Un immense plaisir. Après LA SÉPARATION, j'ai traversé une espèce de crise où tout me pesait : l'écriture, le tournage. Je me demandais : «À quoi bon faire tout ça» ? Je ne me sentais pas à ma place. Ça a donné JE NE VOIS PAS CE QU'ON ME TROUVE, qui est un film que j'aime bien, qui est drôle par certains côtés, mais qui est fondamentalement dépressif. Je cherchais une certaine vérité, je mettais la caméra à l'épaule, j'envisageais même de tourner avec des petites caméras numériques...
Et maintenant ?
Tout va bien. J'assume. Le matin, je suis heureux de voir les camions arriver. Il ne faut pas confondre caméra légère et légèreté. La légèreté, c'est un état d'esprit, que l'on soit dix, ou cinquante sur le plateau.
Vous avez toujours imaginé que QUATRE ÉTOILES serait une comédie glamour ?
Oui, une comédie glamour avec un certain chic, des dialogues soignés, mais avec, par-ci par-là, une petite touche de vulgarité. Il ne faut pas mépriser la vulgarité.
C'est votre septième long métrage mais c'est votre première réelle comédie. Pourquoi avoir attendu aussi longtemps ?
C'est une excellente question... oui, pourquoi ? Peut-être parce que je ne m'en croyais pas totalement capable... et puis parce que dans la vie, je ne suis pas du tout un type drôle. Je n'ai aucun sens de la répartie. Je suis mal à l'aise en société. Je ne sais pas raconter les histoires. Et en même temps, quand je vois les comiques, les vrais, ceux qui passent en boucle à la télé, écrire des scénarios et passer à la mise en scène, je me dis que... on ne peut pas laisser ça comme ça ! Il faut faire quelque chose !
Entretien avec Christian Vincent, réalisateur et scénariste de 'Quatre étoiles'
(extrait du dossier de presse)
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