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Votre premier film, Karnaval, a connu un réel succès. Le choix du deuxième film est toujours plus délicat, dit-on. Là, vous changez de genre, et vous frappez fort !
J’aime bien explorer des genres différents, prendre des virages, me déséquilibrer en allant voir ailleurs si j’y suis ! Le roman noir a accompagné mon adolescence, j'avais envie d'aborder cet univers. J'aime beaucoup Westlake, j'avais lu plusieurs de ses romans avec l'idée d'une adaptation derrière la tête. Un producteur m'a alors proposé "Le Contrat", dans lequel j'ai retrouvé ce qui m'avait séduit dans "Le Couperet", c’est-à-dire l’idée que des individus appliquent à leur existence concrète l’immoralité de la société, en passant à l’acte.
Comment définiriez-vous le style de Donald Westlake ?
Westlake a un sens implacable du rythme, de la construction, du suspense. Il y a un savoir-faire absolument jouissif chez ce septuagénaire, auteur d'un nombre impressionnant de romans et de scénarios. Adapter un maître du roman noir, c'est pénétrer dans sa cuisine. C’est vraiment agréable de se mettre aux fourneaux à côté d'un grand chef ! D'autant qu'il y a chez Westlake une sorte de désinvolture savoureuse, une façon de se concentrer sur un élément de l’intrigue, et d'évacuer des problèmes qui finissent par nous faire perdre toute cohérence si on s'obstine à vouloir les résoudre. Il a aussi une grande liberté de ton et d'opinion vis-à-vis de la société, de la politique : il n'a pas peur de se faire taper sur les doigts. Sa misogynie est tellement affichée qu'elle en devient plutôt drôle, même si j’ai ressenti le besoin de complexifier ses personnages féminins.
L'intrigue est tissée dès les premières minutes, le meurtre est commis rapidement, on connaît le coupable, et on est immédiatement arrimé à l’histoire !
En anglais, "Le Contrat" s’appelle "The Hook", ce qui au sens propre veut dire "le crochet", et au sens figuré "l’accroche" d’un roman. Cette accroche, justement, est formidable : “Un type rencontre un ami et lui propose de tuer son ex-femme. Rentré chez lui, cet ami en parle à sa compagne qui, contre toute attente, lui dit "et bien, fais-le". Ce point de départ qui saisit le lecteur ou le spectateur en un rien de temps n’est pas sans rappeler L’Inconnu du Nord-Express. Si ce n’est que le roman, et encore plus le film, inverse le point de vue : c’est l’histoire du tueur que l’on raconte.
On frise l'improbable avec la rapidité dont Ben accepte ce contrat, ou dans l'attitude de sa femme, par exemple, mais on verra que tout se justifie au fur et à mesure de l’histoire.
Cette proposition de contrat donnée d'emblée dans son immoralité, dans sa désinvolture aussi, est vraiment jouissive. La brièveté de la situation s’éclaire par toute une série de signes qui sont, et seront, donnés petit à petit. Par exemple, le soir où Ben évoque l'étrange proposition de Kantor, Suzy fait allusion à leur rencontre avec Lucie au Salon du Livre. On imagine l’humiliation qu’ils ont dû ressentir ce jour-là quand on se pressait autour de Kantor, l’écrivain reconnu, adulé, tandis que Ben et Suzy étaient tenus à l’écart. De là leur ressentiment, mêlé d'admiration, et d'un désir d’identification inconscient. Ben et Suzy sont dans un état de grand désespoir quand on les découvre. L’espace d'un instant, ils peuvent se dire : "On est dans la merde, on vit dans une société absolument épouvantable, pourquoi serait-on meilleurs que le monde dans lequel on vit ?"
D’ailleurs, Suzy en parle comme d’une situation de guerre.
À propos des gens comme Kantor, elle dit : "Il faut en bousiller combien, des Ben Castelano pour faire vivre une Lucie Kantor ?" En quelques secondes, ils mettent le doigt dans un engrenage qu'ils ne pourront plus maîtriser. S’ils en reparlaient le lendemain matin, Suzy dirait peut-être à Ben : "Oublie, j’ai vraiment pété les plombs hier…" Mais ils n’en parlent pas, ils ont honte. Et c’est parti. Je crois que Ben et Suzy vivent une sorte de conflit mimétique : Ben voudrait ressembler à Kantor et Suzy devenir Lucie, tout en étant dans une situation de concurrence et de rivalité avec eux.
"Le Contrat" a une forme classique, en apparence, mais réserve bien des surprises. De même, votre film va bien au-delà du thriller psychologique. Qu'est-ce qui vous intéressait plus particulièrement, en dehors de cette mécanique d'orfèvre mise en place par Westlake ?
J'ai toujours été intrigué par ces gens qui, ayant commis des actes terribles, réussissent ensuite à trouver un mode de vie pour s'accommoder de leurs méfaits. Je me suis toujours demandé ce que cela représentait d'être la femme ou l'enfant d'un type qui commet un acte odieux. Même si on assume son inhumanité, elle est irracontable. Ce n’est pas possible de mettre en mots les actes affreux que l’on a commis. Mais ils sont présents dans l’inconscient. Et les proches savent, même s’il y a non-dit. Je pense à des criminels de guerre par exemple, mais on est tous concernés, on s'accommode facilement du mal, à des degrés divers. En revanche, pour les proches, le sentiment de culpabilité lié à des actes qu'ils n'ont pas commis est souvent, paradoxalement, plus lourd à porter. Chez eux, la culpabilité ne se maîtrise pas, elle accroît et affole l’imaginaire. C’est précisément ce qui fait basculer Suzy dans la folie. J’ai essayé de développer cette problématique à travers son personnage qui fait avancer l’histoire.
Chez Westlake, ce personnage existe à peine.
Oui, c’est d'ailleurs ma principale frustration. Le roman est construit sur un duo de personnages masculins. Le thème du double est omniprésent, c’est-à-dire que l’un, Ben, devient l’autre, Kantor, et vice versa. J’ai ressenti le besoin de travailler davantage sur l’équilibre du trio, avec Suzy.
Comment présenter Brice Kantor, sans trop le dévoiler ?
C’est un homme hanté par l’impuissance. Un auteur de best-sellers incapable d'écrire et incapable de tuer sa femme qui écrit pour lui. Kantor essaye désespérément de retrouver sa vigueur mais, même physiquement, avec la dame en rose, il n’y arrive pas. Kantor est psychotique, il ne fait plus la différence entre le réel et l’imaginaire. La fiction, qu'il côtoie au quotidien, et la réalité commencent à se mélanger, ce qui explique sa proposition à Ben. Et quand tout d’un coup, la réalité du meurtre de son ex-femme, avec la violence d’avoir été battue à mort lui revient en pleine figure, il est catapulté dans un autre monde. Il bascule dans la psychose. Il essaye de coller le réel avec sa vie intérieure et ses fantasmes, et il va y arriver d’ailleurs.
Et Ben ?
Ben, lui, n’est pas un personnage psychotique. Il est dérangeant, mais on verra aussi qu’il est attachant, on peut s’identifier à lui. Ben sait très bien ce qu’il fait, il ne confond pas la fiction, les fantasmes et la réalité. Il se laisse embarquer dans cette affaire un peu par contrainte, à son corps défendant. C’était là toute la spécificité et la difficulté de l'écriture du scénario, car Ben, personnage principal de l'histoire, est faussement actif. Or, le héros doit être actif au cinéma ! Ben est plus réactif qu'agissant. Il se retrouve à devoir tuer cette femme par une série de réactions successives à Kantor, à Suzy, et enfin à sa victime.
En fait, plus que l’enquête policière, c’est la quête des personnages qui vous intéresse et que vous racontez, d’où la singularité et la force de ce film.
Ce qui m'intéresse en effet, c’est "Meurtre et conséquences", c’est-à-dire pas tant de savoir pourquoi Ben commet ce meurtre, mais ce qui va se passer après. Que se passe-t-il une fois que l’on a commis un crime ? Qu’est-ce que cet acte provoque intimement ? Paradoxalement, ce n'est pas forcément ce que l’on croit. Ben n’est pas Raskolnikov, il ne transpire pas dans sa chambre de bonne en se lamentant, "Mon Dieu, qu’ai-je fait ?" Je me suis particulièrement attaché au développement des conséquences, en éludant les scènes de violence.
L’enquête policière est traitée de façon désinvolte, pas extrêmement réaliste, mais je m'efforce de l'être dans la description de ce que ressent le criminel, de toucher du doigt le ressenti de l’horreur.
Suzy s’identifie à Lucie. Il y a cette scène où, pour l’incorporer, elle avale une poignée de ses cheveux !
Après avoir, sur une réaction un peu épidermique, incité Ben à passer à l’acte, Suzy se retrouve confrontée à la réalité d’un meurtre qu’elle avait fantasmé comme une pensée abstraite, théorique. Tout à coup, son fantasme est réalisé. Et elle perçoit tout à fait la dimension sexuelle qui s’est jouée dans le meurtre de Lucie, elle la prend au premier degré. Quand, ayant revêtu la robe rouge de Lucie, elle demande à Ben de la frapper, c’est une façon de lui dire : "Pour elle tu bandais. Et pour moi ? Pourquoi tu n’as jamais fait preuve à mon égard d’une pulsion sexuelle aussi forte, impérieuse, pourquoi tu ne m’as pas aimé autant ?"
On est plus dans la vérité psychologique d’un délire fantasmatique que dans la réalité. Mais c’est très charnel. C’est une vérité qui est de l'ordre de la sensualité. D’ailleurs, pour Suzy, sa mort est un orgasme.
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