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Le Doux pays de mon enfance
Entretien avec Daniel Russo, interprète du téléfilm Le Doux pays de mon enfance (lundi 29 mai à 20.50 sur France 2)
6614 lectures

Propos recueillis par Christophe Kechroud-Gibassier pour France 2

“L’homme, écrivait Alexandre Vialatte, n’est que poussière ; c’est dire l’importance du plumeau.” Cette poussière, Daniel Russo la ramasse, en fait des petits tas et souffl e dessus : il reste des braises. Et voilà qu’il en sort un bras, une jambe… Il y avait l’homme de Cro-Magnon, l’homme des neiges, le pharmacien de Chaval, l’Auvergnat de Vialatte, il faut désormais compter avec l’homme de Russo. C’est l’homme à double fond, à perte de vue, en abîme : une fenêtre ouvre sur une autre fenêtre. Ordure gestapiste dans 93, rue Lauriston, résistant modeste dans Le Temps de la désobéissance, brave pourri dans A cran, fabulateur passionné dans Le doux pays de mon enfance l’homme de Russo, déborde de l’homme. Il est ordinaire, il est inédit. Charmeur et inquiet, ouvert et impénétrable. On n’en a jamais fait le tour.

Comment vous êtes-vous retrouvé embarqué dans ce Doux pays de mon enfance ?
De manière très classique. J’ai été contacté par Jacques Renard, avec qui je n’avais jamais travaillé ; il m’a envoyé le scénario. En général, je lis la nuit. On n’est pas dérangé. Pas de téléphone qui sonne. Je suis seul, dans ma bulle, et je lis tout, de la première à la dernière ligne, je veux dire en faisant abstraction du rôle qu’on me propose, et alors ou bien je suis embarqué dans l’histoire ou bien je ne le suis pas. Là, j’étais bouleversé. J’ai pensé : il y a un magnifi que boulot à faire avec ce rôle, il ne faut pas le louper. Pourvu que le réalisateur soit disponible, accessible, ouvert... Parce que, moi, j’ai besoin d’échanges, de dialogues pour construire mon personnage…

Et alors ?
J’ai été comblé : avec Jacques, nous avons pris le temps de faire un très beau travail en amont, “à la table”, comme on dit. C’est tout ce que j’aime : on lit, on décortique, on discute…, de sorte que, une fois sur le tournage, on n’a plus qu’à approfondir, à affi ner, on sait pourquoi on est là, on ne perd pas de temps à déblayer le terrain. On peut me dire : “séquence n° 28”, je sais exactement de quoi il s’agit et quelle est la “température” de mon personnage à ce moment, j’ai tout son trajet en tête. Pour moi, le travail sur le scénario est absolument capital. Les mots, si je ne les ai pas, je ne peux pas me défendre. Certains réalisateurs vous disent “Ne t’inquiète pas, on verra plus tard, au tournage”, je n’y crois pas du tout. Si les choses ne sont pas écrites, elles ne seront pas à l’écran.

Le scénario du Doux pays de mon enfance est basé sur une histoire vraie. Pendant ce travail de préparation, avez-vous cherché à en savoir plus sur celui qui a inspiré Roger Joly ?
Non. Savoir que cette histoire avait existé était déjà assez émouvant. D’autant que, dans la réalité, l’homme qui a inspiré Roger Joly n’a pas raté son suicide, lui… Je ne voulais pas me sentir limité en sachant trop de choses. Pour Le Temps de la désobéissance [réalisé par Patrick Volson pour France 2], où je jouais un héros de la Résistance bien réel, Édouard Vigne, j’ai lu quelques interviews où cet homme très simple expliquait qu’il n’avait rien fait d’extraordinaire, juste son devoir d’être humain, et qu’il était tout étonné qu’on puisse s’intéresser à lui. Je ne suis pas allé plus loin, ça me suffi sait : c’est sur cette modestie, ce côté ordinaire que j’ai construit mon interprétation. Pour Le doux pays…, j’ai aussi tenté d’utiliser une “clé” : interpréter un homme qui est persuadé de dire la vérité alors que tout ce qu’il dit est faux. Pourtant, Roger Joly n’est ni un fou ni un menteur, c’est un homme qui a inventé de toutes pièces sa vie par amour fou pour la France, un homme qui a fait un rêve et qui y croit dur comme fer. C’est pourquoi je ne voulais à aucun moment qu’on puisse le soupçonner de mensonge.

Au contraire, on a envie d’y croire avec lui…
C’est un peu comme pour un acteur. Jouer la comédie, ce n’est pas raconter des mensonges mais croire si fort à ce qu’on dit que les spectateurs ont envie de vous suivre.

Et quelle pourrait être, selon vous, la morale de cette histoire ?
Qu’il faut croire en la valeur des hommes. Et que cette valeur n’est pas affaire de vérité administrative. D’accord, Roger Joly a vécu 17 ans sous l’identité d’un autre. C’est un délit. Mais c’est aussi un homme d’une droiture et d’une honnêteté irréprochables, un mari attentionné, un père aimant, un ami sûr…, un homme habité du désir d’être français et dévoré d’une passion sincère pour l’histoire, la culture, la poésie françaises. Quand on pense à tous ceux qui ont les papiers qu’il faut sans avoir rien fait pour les mériter… Certains ont même le droit d’être des salauds.

Au fil des années, les rôles que vous interprétez sont de plus en plus complexes, de plus en plus dramatiques… Vous avez perdu votre étiquette d’acteur comique ?
C’est bien possible. Mes premiers succès ont été des comédies et c’est vrai qu’il est diffi cile, particulièrement en France, de sortir de ce registre. Je ne sais pas très bien ce qui s’est passé, c’est toujours mystérieux, les raisons pour lesquelles on pense ou non à vous pour un rôle. L’essence de ce métier, ce sont les rencontres. Une rencontre en entraîne une autre, un rôle en amène un autre, etc. Depuis quelques années, des réalisateurs – Bernard Stora, Alain Tasma, Denys Granier-Deferre, Patrick Volson… – m’ont fait confi ance en me proposant des choses inattendues, plus difficiles, plus “épaisses”. Quel bonheur de passer d’un rôle de salaud dans 93, rue Lauriston [réalisé par Denys Granier-Deferre pour Canal +] à celui d’un héros dans Le Temps de l’innocence, de jouer à la fois le côté pile et le côté face dans A cran [Alain Tasma pour France 2]. Ce sont des rôles qui font avancer.

Mais en plus de la qualité, il y a la quantité : cinéma, théâtre, télévision, vous n’arrêtez pas !
Mais c’est ce dont j’ai rêvé ! En ce moment, je tourne dans la journée et, le soir, je joue au théâtre dans Toc toc de Laurent Baffie. Je ne ressens pas la fatigue ! Le moment où j’ai été le plus fatigué dans ma vie, c’est quand je ne faisais rien. Ce sont des moments terribles pour un comédien. On tourne en rond, on se pose des questions, on attend. Jouer la comédie, c’est ma passion. Déjà, quand j’étais jeune et que je fréquentais les cours, je me trouvais le moins doué, alors je travaillais double !


Entretien avec Daniel Russo, interprète du téléfilm Le Doux pays de mon enfance (lundi 29 mai à 20.50 sur France 2)
Propos recueillis par Christophe Kechroud-Gibassier

   

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