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L'Aube du monde
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Entretien avec Abbas Fahdel, réalisateur de 'L'aube du monde'
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L'action de L'Aube du monde (2008) se déroule dans les marécages du delta du Tigre et de l’Euphrate, au sud de l'Irak. Pouvez-vous nous parler de la spécificité de cette région?
Cette région, située à cheval sur la frontière avec l'Iran, est réputée pour être le pays du mythique Jardin d’Eden. C'est là que vivent les tribus des Maadans, appelés aussi les Arabes des marais. C’est là aussi que se sont réfugiés les vaincus des batailles qui ont marqué l’histoire de l'Irak, et plus récemment les déserteurs de la guerre Iran-Irak et les survivants de l'insurrection de 1991 contre Saddam Hussein. Pour faire disparaitre de la carte ce sanctuaire difficile à contrôler, Saddam Hussein avait ordonné d'assécher les marais, provoquant un désastre écologique et humain majeur.
Pourquoi avoir choisi de vous intéresser en particulier au sort des Arabes des
Marais ?
Parce que justement leur sort n'intéresse pas grand monde. Quand Saddam Hussein a lancé sa compagne d'extermination à leur encontre, personne ou presque s’en est ému, pas plus en Irak qu'à l'étranger.
Comment expliquer cette indifférence ?
L'indifférence des non-Irakiens peut s'expliquer par le fait qu'ils ignorent l'existence même des Arabes des Marais. Pour ce qui est des Irakiens, beaucoup d'entre eux méprisent les habitants des marais au point d'utiliser le mot "maadan" comme une insulte synonyme d'arriéré, sauvage. Saddam Hussein lui-même les considérait avec mépris, allant jusqu'à les qualifier publiquement de menteurs et de voleurs sans morale. En fait, l'extrême pauvreté des Maadans et leur mode de vie primitif, inchangé depuis des siècles leur ont valu d'être placés au plus bas de l'échelle sociale en Irak.
Une histoire d'amour comme celle racontée dans le film, entre une fille des marais et un citadin de Bagdad, ne peut donc être fréquente ?
Elle ne peut être fréquente dans la mesure qu'elle transgresse les conventions sociales. Les deux amoureux du film en sont d'ailleurs conscients et l'évoquent franchement.
Quelle est la situation actuelle des Arabes des marais ?
Après la chute de Saddam Hussein, quelques dizaine de milliers d'entre eux, qui avaient fui en Iran, étaient revenus dans les marais. Ils ont même fait sauter à la dynamite les barrages dans l'espoir de ramener l'eau et donc la vie dans leurs marais asséchés. Mais je crains que leur culture ne soit définitivement condamnée. En exil, leurs enfants ont découvert l'électricité, la télévision, le téléphone portable et autres gadgets de la civilisation urbaine, et je les vois mal s'adapter au mode de vie primitif dans les marais. En fait Saddam Hussein et la guerre n'ont fait qu'accélérer un processus commencé avec la découverte du pétrole dans la région. Il y a un peu plus d'un demi-siècle, quand l'explorateur et ethnologue anglais Wilfred Thesiger était venu vivre parmi les Arabes des Marais, il avait pressenti la fin de leur civilisation. Pendant la préparation du film, j'avais en tête les écrits de Thesiger et un poème écrit à la même époque par le poète irakien Saadi Youssef, dans lequel il lançait en faveur des habitants des marais: "Crie-leur à propos de notre peuple oublié dans le silence des eaux /Inscris tes cris sur les fronts/ une marque de feu qui s'effacera/ lorsque la vie frémira dans notre peuple oublié dans le silence des eaux."
Il est troublant aujourd'hui de constater que le cri du poète n'a pas été entendu et que les Arabes des marais sont plus que jamais oubliés, oubliés dans le silence des eaux et, pour beaucoup, dans le silence des charniers collectifs légués par Saddam.
Vous n'avez pas tourné le film sur le lieu de l'action, en Irak, mais en Egypte. Est-ce pour des raisons de sécurité ?
Amener une équipe de tournage dans le sud de l'Irak n'était pas envisageable à cause de la situation que vous connaissez. Mais ce n'est pas la seule raison du choix de tourner ailleurs. Le film décrit les marais du sud de l'Irak tels qu'ils étaient avant que Saddam Hussein ne décide de les assécher. J'ai fait des repérages du côté iranien des marais, et même là on voit les conséquences des "travaux" des ingénieurs de Saddam Hussein. La surface des eaux a beaucoup rétrécit et les parties intactes sont interdites d'accès par l'armée iranienne sous prétexte qu'elles sont encore minées (depuis la guerre Iran-Irak). Vu l'impossibilité de tourner en Irak et la difficulté de tourner en Iran, je me suis mis à chercher ailleurs et fini par choisir de tourner en Egypte, dans le lac Manzala, près de Port-Saïd.
Où vous avez fait construire un village irakien...
Nous avons commencé par construire une île artificielle, sur lequel nous avons bâti le village. Il a fallu aussi construire une flottille de petites embarcations irakiennes dont l'équivalent n'existe pas en Egypte.
Il y a aussi cet avion à moitié englouti dans la baie du village et dont on ne sait s'il est irakien ou américain !
Cet avion ne correspond à aucun modèle existant. J'avais demandé au chef-décorateur de concevoir un objet à la Miyazaki, c'est-à-dire un objet plus poétique que réaliste. Idem pour la cellule de prison dans laquelle le héros du film se trouve enfermé et que nous avons construite dans la cour d'un immeuble, au Caire.
Le film est dialogué en irakien, or la plupart des acteurs ne sont pas irakiens. Quelle difficulté cela a-t-il représenté ?
Il y avait trois coachs irakiens qui travaillaient en permanence avec les acteurs. Ceux-ci devaient apprendre à parler l'irakien parfaitement. C'était indispensable pour la crédibilité du film. Cela dit, comme je ne suis pas friand de films bavards, je n'ai gardé que les dialogues qui me semblait absolument nécessaire pour la compréhension de l'histoire.
L'un des personnages du film s'appelle Hadji Noh, autrement dit pèlerin Noé. On est tenté d'y voir une référence au patriarche biblique, d'autant que le personnage lui-même qualifie l'établissement dans lequel il vit et travaille d'arche de Noé ?
Le vieux sage Hadji Noh évoque effectivement le patriarche Noé, personnage né en Mésopotamie bien avant la Bible, puisqu'on le trouve mentionné pour la première fois dans le Poème du Supersage, qui date du XVIIIe siècle av. J.-C.
Riad et Zahra, les deux protagonistes survivants dans les vestiges dévastés du Paradis terrestre d’antan, pourraient eux aussi évoquer des figures mythiques. Adam et Eve pour être précis.
C'est une référence à laquelle j'ai aussi pensé. Riad et Zahra ce sont les Adam et Eve d'un monde post-apocalyptique; et l'on peut penser que la survie de l'humanité, du moins dans les marais, dépendra et de leur survie et de leur amour.
Le thème de la survie semble vous obséder. Vous l’abordiez déjà dans votre documentaire Retour à Babylone (2002) , dans lequel vous confessiez être « hanté par ce sentiment de culpabilité propre aux survivants ».
J'appartiens à une génération de survivants. Les guerres successives m'ont enlevés beaucoup d'amis et de proches. Faire des films c'est une manière de leur redonner vie. L'Aube du monde (2008) , je l'ai écrit en partie en pensant à un ami d'enfance nommé Riad, comme le héros du film, qui avait été porté disparu durant la guerre avec l'Iran.
Vous êtes titulaire d'un doctorat en cinématographie, vous avez aussi exercé le métier de critique de cinéma ; en quoi l’approche théorique du cinéma a-t-elle aidé ou influencé votre travail de cinéaste ?
L’approche théorique forge le goût et apprend à se poser la question du « point de vue », considérée tant sous l’angle éthique qu’esthétique. Pendant le tournage de L'Aube du monde (2008) , j’avais sur moi une copie du découpage illustrée par des photos tirées des films de Mizoguchi, Tarkovski, Bergman et quelques autres réalisateurs dont l'œuvre exprime une idée du monde en même temps qu’une idée du cinéma. Je me servais de ces photos comme références et elles ont facilité mon dialogue avec le chef opérateur et le chef-décorateur.
Vous utilisez beaucoup le plan-séquence.
Le plan-séquence permet de préserver l’intensité et la respiration propre à chaque scène. En plus, il aide les acteurs à développer leur jeu en restant dans la note juste.
Vous tournez aussi en plan fixe, et quand la caméra bouge, c'est de manière presque imperceptible.
Je n'ai utilisé les mouvements de caméra qu'en cas de nécessité, pour suivre le mouvement d'un personnage par exemple ou pour recadrer l'image sans recourir à l'artifice du découpage. Il faut filmer simple et éviter de faire le malin avec la caméra.
Pouvez-vous nous parler de la musique et du choix du compositeur allemand Jürgen Knieper ?
Je connaissais et admirait le travail de Jürgen Knieper pour Wim Wenders. Aussi quand il fut question de choisir un compositeur allemand (pour des raisons de coproduction), j'ai tout de suite songé à lui. Dès notre première rencontre, nous nous sommes mis d'accord sur le fait que la musique du film ne doit être ni folklorique ni exotique. L'Aube du monde (2008) a été conçu comme une expérience sensorielle, ce à quoi devait participer la musique.
Il y a aussi deux chansons en arabe.
Elles sont composées et chantées par la palestinienne Rim Banna, artiste engagée et une des plus belles voix arabes actuelles.
Le premier plan du film présente un arbre solitaire qui tombe soudain avec un craquement sourd. Comment interpréter ce plan ?
Ce plan est une métaphore. Il résume et contient tout le film. Cet arbre qui tombe, c’est l’annonce des horreurs qui vont transformer le jardin d’Eden en enfer.
Dans le dernier plan du film, la caméra s'élève et quitte les protagonistes survivants pour dévoiler l'étendu de la désolation aux alentours...
Le dernier plan est l’écho amplifié du premier. L’horreur encore mystérieux du premier plan est devenu concret. Au bout d’une heure et demie de film, nous savons la nature de cette horreur et sa cause.
Sa cause, selon le film, c’est aussi bien Saddam Hussein que les Américains.
Oui, l'appétit de puissance de l'un et le pouvoir de frapper des autres. Cela dit, L'Aube du monde (2008) n’est ni un film politique ni un film de guerre. La guerre y est certes omniprésente, mais elle est moins montrée que suggérée par ses ondes de choc qui se propagent jusqu'aux coins les plus reculés du pays.
Les dernières séquences montrent un monde dévasté, dépeuplé après le cataclysme, avec juste quelques survivants qui ont des allures de morts-vivants. Cela apparente presque le film au "post-apocalyptique", sous-genre de la science-fiction.
Le post-apocalyptique dépeint généralement les conséquences d'un cataclysme plutôt que le cataclysme lui-même. C'est ce que j'ai essayé de faire dans L'Aube du monde (2008) .
Autre point de rapprochement: l'évocation de la destruction d'une civilisation et l'émergence du chaos.
Avec cette différence que le post-apocalyptique emprunte beaucoup au fantastique, alors que moi je reste près de la réalité historique et géographique. Le cataclysme que je décris a bel et bien eu lieu.
Vous empruntez quand même au fantastique dans la scène de l'apparition du fantôme de Mastour.
C'est plus un emprunt poétique, à la Mizoguchi. J'appréhendais beaucoup cette scène avant de la tourner. Comment filmer un fantôme sans tomber dans le grotesque ?
Pour le mot de la fin, si L'Aube du monde (2008) devait exprimer une ambition, ce serait laquelle ?
Ce serait celle exprimée par la formule de Dostoïevski: « La beauté sauvera le monde », et par la réflexion d'Emily Dickinson : "La nature est une maison hantée; l’art, une maison qui essaie de l’être". L'Aube du monde (2008) ambitionne d’être un film hanté, hanté par le mystère et la beauté dissimulés derrière les horreurs qui forment la trame du monde réel.
Entretien avec Abbas Fahdel
Extrait tiré du dossier de presse
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