Comment est né le film ?
En 1998, j'avais écrit un court métrage sur un homme qui assassinait un chauffeur de taxi et fuyait avec une prostituée dans sa voiture. L'idée était de créer du suspense autour de la tension que provoquait chez le spectateur le fait de savoir que la prostituée était dans un taxi avec un assassin. Ensuite, j'ai pensé : Et que va-t-il se passer après ? Je me suis dit que derrière tout cela, il pourrait y avoir un long métrage. C'est à ce moment-là que je tombais sur un article à propos des tueurs en série, qui m'intéressa beaucoup. Ce n'était plus le suspense qui me motivait mais créer un portrait hyper réaliste qui laisse une porte ouverte à l'interprétation.
C'est votre premier film et vous en êtes en plus co-producteur. Quelles difficultés avez-vous rencontrées ?
En tant que réalisateur, j'ai rencontré des problèmes qui ont un rapport avec la création artistique ; en tant que producteur, la plus grande difficulté à laquelle j'ai eu affaire était de convaincre les personnes qui ont l'argent, d'investir dans un projet si personnel et dont les résultats sont imprévisibles. C'est considérablement usant. Le bon côté c'est que je n'ai pas eu affaire aux problèmes susceptibles de surgir entre un réalisateur et un producteur.
Problèmes liés à la confiance et au respect du travail.
Comment s'est déroulé le casting ?
Je n'aime pas la composition d'acteur. Cela ne m'intéresse pas qu'un acteur joue le rôle d'un personnage en dehors des caractéristiques qui lui sont propres. Ceci est valable pour le théâtre mais sonne terriblement faux pour le cinéma. Ce que je fais, c'est chercher un acteur dont les caractéristiques se rapprochent de celles du personnage en question. Ensuite, lors de l'entretien du casting, je suis très attentif aux réactions de l'acteur ou de l'actrice. S'il me plaît, si je vois quelque chose qui m'intéresse même si, à priori, ce n'est pas ce que j'avais pensé pour mon personnage, je ne vois aucun inconvénient à modifier mon personnage pour le rapprocher un peu de l'acteur.
Comment est le personnage d'Abel ?
Je ne sais pas. Je ne sais pas très bien comment sont mes personnages. Tandis que j'écris le scénario, je tâche d'écouter ce qu'ils me disent, d'assimiler ce qu'ils veulent et ce qu'ils font. J'essaie de me laisser aller avec eux. Ce qui se passe c'est que dans ce processus, les personnages ne me disent pas tout, il y a des choses qu'ils gardent pour eux. Quand j'ai commencé les répétitions avec Alex Brendemühl, je lui ai dit qu'il y avait des choses d'Abel que je ne connaissais pas et que je ne pouvais pas tout lui dire. Cela ne l'a pas dérangé. Je crois qu'il faut écouter son intuition et son instinct. Analyser un peu, c'est bien mais outre mesure, cela anéantit l'instinct.
Les assassinats sont impressionnants. Pourquoi d'après vous produisent-ils cet effet ?
Nous essayons de montrer les assassinats en gardant le ton du reste du film. Sans faire d'emphase sur la violence ou la mise en scène. Quand j'ai pensé à Abel, je n'ai pas pensé à un assassin adroit et impeccable. J'ai pensé : tuer quelqu'un doit être très difficile. Tout d'abord, ce n'est pas quelque chose qu'on apprend à l'école ou qu'on pratique au quotidien, alors la technique ne doit pas être très élaborée. D'autre part, les personnes tiennent beaucoup à leur vie et je ne crois pas qu'elles meurent facilement. C'est ce que l'on voit dans les documentaires animaliers ; même un lion a du mal à tuer un cerf. C'est comme cela que j'ai analysé les assassinats ; comme j'imagine que les choses arrivent dans
la réalité hors des codes auxquels le cinéma nous habitue.
Les décors, le son, etc… sont naturels. Cherchiez-vous de manière préméditée ce réalisme ou ceci est dû au budget réduit dont vous disposiez ?
Un peu les deux. J'aime beaucoup le néoréalisme italien et l'esthétique documentaire en général. Si on veut maintenir une certaine liberté artistique, pour moi cela veut dire parler librement de ce que l'on veut en adoptant une forme personnelle différente de ce qui se vend, de ce qui intéresse ou amuse ; cela veut dire que l'on ne peut pas compter sur beaucoup de moyens. Le réalisme dans ce sens est une solution bon marché qui facilite les choses.
Mise à part la difficulté d'enregistrer du son direct, tout est avantageux dans le réalisme.
Il n'y a pas de musique dans le film, cela fait partie du réalisme ?
Oui, mais ce n'est pas que cela. Au delà des exigences du réalisme, moi, je n'utilise pas de musique parce que je ne crois pas que la musique soit une partie intrinsèque du langage cinématographique. A moins qu'il n'y ait de la musique dans une scène, comme dans un bar, par exemple, je crois que cela sonne faux.
Je considère que c'est quelque chose de fréquemment utilisé, qui donne de bons résultats, mais qui reste impropre. J'ai l'impression que son utilisation est une carence de la mise en scène. C'est une ressource qui va souligner les émotions du spectateur. Et moi, je ne veux rien souligner du tout.
Il y a dans le film des questions sans réponse, est-ce prémédité ?
Pour moi, faire un film c'est établir un dialogue avec le spectateur. Un dialogue d'égal à égal.
Pour qu'il y ait dialogue, il faut que les deux parties participent, si non c'est un monologue. Il ne s'agit ni d'impressionner le spectateur, ni de l'idiotiser. Pour moi, faire un film c'est offrir un chemin au spectateur, lui laisser une porte ouverte à l'interprétation pour qu'il la remplisse avec sa sensibilité. Cela ne veut pas dire tomber dans l'indéterminé, au contraire, c'est créer quelque chose d'extrêmement concret tout en laissant des portes ouvertes.
Quelles sont vos préférences artistiques ? Quel type de cinéma aimez-vous ? De quelle esthétique vous sentez-vous proche ?
Comme je vous l'ai dit, j'admire profondément le néoréalisme italien. C'est une référence essentielle pour moi. D'un autre côté, tout ce qu'il y a autour de la Nouvelle Vague m'intéresse beaucoup, Godard ( Jean-Luc Godard ) notamment. Il se demande ce qu'est le cinéma tout en faisant du cinéma. Il a ouvert un chemin de recherche sur ce que doit être le cinéma moderne. Tout comme pour la peinture abstraite et les tendances post-modernes, le cinémadoit s'interroger sur sa nature à l'intérieur même des films.
A quel type de public s'adresse votre film ?
En réalité, il ne s'adresse spécifiquement à personne. Il faut dire qu'il utilise un langage différent et qu'il requiert une participation très active du public. Cela n'a rien à voir avec un produit de distraction, d'usage et de consommation avec lequel le public ne recherche qu'une simple évasion de fin de semaine pour combler un après midi.
Ce n'est pas le public de mon film. Mais je ne sais pas à quel public mon film s’adresse...
Entretien avec Jaime Rosales,
(extrait du dossier de presse du film)
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