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Les Acteurs anonymes
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Les Acteurs anonymes

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Les Acteurs anonymes
Entretien Claude Chabrol / Benoit Cohen
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Benoit Cohen : Après avoir vu mon premier film, Caméléone, vous m’avez tout de suite dit d’en tourner un second rapidement. Depuis, de l’eau est passée sous les ponts. Et pourtant, cinq ans après, Les Acteurs Anonymes a été fait dans l’urgence, avec cette volonté énorme de tourner envers et contre tout.

Claude Chabrol : Il faut tourner pour pouvoir tourner, ça c’est bien évident. Tous les trucs sont bons. Et je trouve que ce que tu présentes comme deuxième film, c’est épatant. Ça a beaucoup d’avantages : c’est modeste, ça a un vrai charme, si ça n’avait pas eu ce charme c’était foutu, c’est intelligent, drôle, et ça séduit même par ses propres défauts. C’est-à-dire que même des trucs que je n’aime pas d’habitude, par exemple la DV ou l’improvisation, finalement à l’arrivée, ça fait partie des éléments positifs du film. Ça fait partie des choses qui m’ont fait aimer le film alors qu’a priori je déteste ça. C’est comme les endives. Quand j’ai rencontré ma femme, je détestais les endives et elle m’a appris à les aimer, par la bouche… Elle me les a tellement bien préparées que maintenant j’adore les endives.

Benoit Cohen : Vous n’êtes quand même pas devenu « pro » DV ?

Claude Chabrol: Non je ne suis « pro » rien du tout. Il faut se méfier des systèmes. Chaque film se fait comme il doit se faire, sur le support le plus adéquat. Mais il y a un truc qui me gêne avec les petites caméras DV, c’est qu’étant donné que c’est d’un maniement quasi infantile, on a tendance à ne pas stabiliser, ce qui Dieu merci n’est pas ton défaut. Ce qu’ils ne savent pas c’est que l’instabilité, pour le spectateur, ça implique un manque d’assurance de l’auteur… C’est quand même plus agréable de rouler dans une voiture avec de bonnes suspensions que dans un tape-cul !

Benoit Cohen : C’est vrai que c’est une chose à laquelle nous avons été très attentifs avec Bertrand Mouly, le chef opérateur. On ne voulaient surtout pas tomber dans ce piège-là. A part quand lui ou la cadreuse étaient pris de fou rire, ils ont souvent réussi à rester stables et pourtant ce n’était pas facile, certains plans duraient jusqu’à trente minutes, entièrement en caméra portée. L’utilisation de caméras Sony DSR-PD 100 était à double tranchant : légères et maniables, elles permettaient de tourner de longs plans séquences mais nécessitaient une attention particulière pour stabiliser l’image.

Claude Chabrol: C’est comme cette manie qu’ils ont tous de faire des panneaux ultra rapides pour aller chercher celui qui parle, d’ailleurs ils arrivent toujours en retard.

Benoit Cohen : Nous, on a évité ça en tournant systématiquement avec deux caméras. Dès qu’un acteur hors champ prenait la parole, la deuxième caméra était aussitôt sur lui. Ce système permet de rendre tous les champs/contrechamps beaucoup plus vivants. Moins d’installation, moins de problèmes de raccord et surtout plus de confort pour l’acteur qui n’a pas besoin de donner la réplique pendant des heures. Vous, vous travaillez souvent à deux caméras ?

Claude Chabrol: Jamais. Je n’utilise que très rarement les champs/contrechamps, sauf pour faire des effets.

Benoit Cohen : Vous ne croyez pas qu’il y a aujourd’hui avec cette nouvelle manière de tourner des films en numérique des similitudes avec ce qui s’est passé au moment de la Nouvelle Vague ? Une remise en cause d’un système un peu trop installé ?

Claude Chabrol: Ce n’était pas tant une remise en cause du système que le fait d’utiliser des techniques nouvelles, des caméras légères en super 16, de nouveaux projecteurs plus maniables. C’est vrai que c’était assez proche de ce qui se passe en ce moment avec le numérique. Une brèche s’est ouverte. Le plus grand nombre essaye de passer par cette brèche sans se rendre compte que si trop de monde en fait autant, plus personne ne pourra passer. Au moment de la Nouvelle Vague, il y a eu dans l’année, en 1958, presque 60 premiers films tournés, ce qui est complètement hallucinant. Et puis au bout du compte, il y en a à peine dix qui sont sortis …

Benoit Cohen : Et vous, aujourd’hui, vous n’avez pas la tentation d’expérimenter quelque chose d’un peu moins posé, d’un peu plus sauvage ?

Claude Chabrol: Je l’ai déjà expérimenté dans un film qui s’appelle Les biches. On avait travaillé en improvisation, ce n’était pas une structure habituelle. En même temps, il y avait de gros engins devant les comédiens ; ça change tout. Ça crée une grosse différence, il y a des comédiens qui ne peuvent pas supporter de ne pas avoir une grosse caméra, une grosse équipe et plein de lumière.

Benoit Cohen : Pour moi, ce qui fait aussi vraiment la différence, c’est le temps. Cette attente interminable entre les prises, ce temps d’installation de lumière, de décor. C’est le fait de réduire ces temps morts qui fait la différence.

Claude Chabrol: Oui mais, en même temps, je ne suis pas sûr que ce genre de respiration ne soit pas indispensable. Le temps perdu au cinéma, peut-être qu’il n’est pas perdu du tout. Ça, c’est une question que je me suis souvent posée. Moi, ça m’intéresserait de faire un film comme ça mais plus ça va, plus ma manière de penser les scènes ou de les tourner s’éloigne du genre caméra libre. D’ailleurs, c’est certainement pour ça que je suis si sensible à ton film. Ça m’a fait plaisir de voir qu’un truc qui va à l’encontre de ce que je pense, au départ, peut très bien fonctionner. La théorie est définitivement morte au cinéma.

Benoit Cohen : Pour ce qui est de l’improvisation, puisque vous en parliez comme un élément a priori négatif de votre lecture du film, le fait qu’elle s’inscrive dans un cadre très précis la rend moins aléatoire.

Claude Chabrol: Si en plus c’était improvisé au niveau de la forme et du cadre, ce serait terrible. Le simple fait que se soit très cadré, et même pensé dans le cadre, ça crée une espèce d’équilibre parfait. C’est comme les bons vins, quand on dit qu’ils sont bien équilibrés. Et ton film est bien équilibré, il l’est vraiment et à partir d’éléments presque impalpables, c’est ça qui est bien.

Benoit Cohen : Pour pouvoir donner le maximum de liberté aux acteurs à l’intérieur du film , j’ai dû mettre au point une structure très solide, très précise. Ce qui m’a, pendant le tournage, permis de rétablir le tir dès que je sentais qu’un acteur prenait une mauvaise direction. Et ce qui était pratique, avec ce système de tournage, c’est que je pouvais intervenir à haute voix sans avoir besoin de couper la scène et donc de sortir l’acteur de sa concentration. En même temps, ce qui était intéressant, c’est qu’il y avait à la fois une grande rigueur, une intensité de travail énorme mais que tout ça était très ludique.

Claude Chabrol: Ça c’est formidable. D’ailleurs on sent bien ce côté ludique, je veux dire que ça fait partie du charme du film… Et puis le mot jouer dit bien ce qu’il veut dire.

Benoit Cohen : Pendant le tournage, je disais toujours: « Il faut que jouer redevienne un jeu». Du coup, j’avais des acteurs libres et heureux et qui, de ce fait, donnaient le meilleur d’eux-mêmes.

Claude Chabrol: On peut être libre et conscient que cette liberté doit être utilisée à bon escient. C’est-à-dire de limiter soit même sa liberté aux nécessités du film. C’est finalement de demander aux comédiens de se conduire en adulte et non plus seulement comme des enfants.

Benoit Cohen : Oui mais souvent, sur des tournages traditionnels, l’acteur n’a pas cette liberté parce que la technique prend le dessus. Ce qui était intéressant là, c’était que grâce à la légèreté du dispositif avec lequel on tournait, on donnait la possibilité à l’acteur de rester dans sa concentration puisque le temps où l’on tournait réellement était largement supérieur au temps d’installation.

Claude Chabrol: Il faut dire que tu as eu des acteurs particulièrement doués pour ce genre d’exercice. Normalement, à peine un sur dix réussit à improviser comme ils le font. Comment as-tu fait pour trouver ces acteurs ? Et surtout comment pouvais-tu être sûr qu’ils seraient si bons en improvisation ?

Benoit Cohen : J’avais vu plusieurs d’entre eux travailler en impro au conservatoire du Ve d’où ils sont pour la plupart issus. Les autres, je les ai choisis sur essais pour leurs qualités d’acteur en faisant le pari qu’ils réussiraient à relever le défi. Aucun ne m’a déçu.

Claude Chabrol: C’est vrai qu’ils sont tous formidables. Et puis ce qui est bien, c’est qu’on n’a jamais l’impression d’impro, donc c’est plus de l’impro. L’impro c’est un ton, c’est pas tellement le fait de fabriquer le texte qu’on va dire. Y’a un ton impro qui est épouvantable, qui est primal, qui ne tient pas compte des arrière-pensées des personnages. Et heureusement tu échappes complètement à ça.

Benoit Cohen : Quel est votre rapport aux acteurs ?

Claude Chabrol: J’aime bien les acteurs en général. Bien que certains m’énervent.

Benoit Cohen : Qu’est-ce qui vous énerve ? Leur comportement ?

Claude Chabrol: Oui c’est par rapport à leur comportement. Ce sont des comportements qui correspondent très fortement à leur métier. C’est un choix de métier très spécial quand même. Se plonger dans la schizophrénie, c’est très particulier. Il faut avoir un comportement à part.

Benoit Cohen : Vous voulez dire qu’il y en a qui pourraient faire un stage de désintoxication ?

Claude Chabrol: Oui. Il y en a que ça rend fou. Et s’ils ne sont pas fous, ils sont souvent malheureux. C’est d’ailleurs ce que je trouve très juste dans ton film. Ces jeunes gens ressentent que c’est dangereux pour eux donc ils veulent arrêter.

Benoit Cohen : C’est probablement pour ça que ce film touche particulièrement les acteurs.

Claude Chabrol: Alors quand est-ce que tu recommences ?

Benoit Cohen : Le prochain, logiquement, ça devrait être A cause de la nuit d’après Ellroy. Un polar bien noir.

Claude Chabrol: Ça, c’est un gros projet, ça risque de prendre du temps quand même…

Benoit Cohen : Oui sûrement.

Claude Chabrol: Torches-en un petit, en attendant, vite fait, bien fait.

Entretien croisé Claude Chabrol / Benoit Cohen, réalisé en Anjou, le 16/07/2001
(extrait du dossier de presse du film)

   


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Titre de films : A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z 0-9

Personnalités : A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z 0-9


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