Pourquoi vous êtes-vous intéressé à ce sujet ?
Pour deux raisons. La première : c’est l’importance, le poids d’un souvenir dans la vie d’un être humain. Souvenir qui peut être lointain, voire infime. Nous avons tous vécu au moins un événement à un moment de notre vie qui nous a marqué et dont le souvenir nous accompagne tout au long de notre existence. Quelques fois de façon ouverte, on connaît ce souvenir, on en parle éventuellement. Quelques fois de façon secrète, on le connaît mais on le tait ou on ne veut pas le reconnaître et on l’enterre au fond de soi jusqu’au jour où il remonte à la surface. Dans les deux cas, ce souvenir, pour certains, marque, conditionne, oriente tout ou partie de leur vie.
C’est ce que propose le roman de Michel Déon.
Effectivement. Mais avec quelques variantes que j’ai apportées. Le roman de Michel Déon, « Un Souvenir », raconte le retour d’un écrivain célèbre et âgé sur le lieu de son premier amour, une petite ville balnéaire du sud de l’Angleterre.
C’est autobiographique ?
Oui. Et cet homme y revient avec l’espoir de revoir celle qu’il avait aimée et à laquelle il n’a jamais cessé de penser sans en avoir parlé à personne. Il retrouve des traces, des lieux de cette aventure, revoit des moments vécus et finit par retrouver cette femme aimée à la fleur de l’âge. Pour autant, à la fin du roman, il ne va pas la voir. Mais ce qui est important dans ce périple, c’est qu’il ne fait pas seul ce retour en arrière. C’est la seconde raison qui m’a fait m’intéresser à ce sujet. Il le fait en discutant avec lui-même, avec sa conscience, avec son double en quelque sorte. Et ce double a l’âge qu’il avait lors de ce premier amour. Donc tous deux, l’écrivain, Thomas, âgé de plus de 60 ans et Tom, le jeune homme de18 ans, partent à la recherche de ce passé commun et ne cessent d’échanger leurs points de vue, leurs accords ou désaccords sur l’événement en question et sur ce qui a suivi. Les échanges qu’ils ont font ainsi apparaître les différences entre les espoirs du jeune homme et la vie faite de l’homme avec ses réussites et ses échecs, ses fidélités à ses engagements de jeunesse ou ses trahisons. Le retour sur le lieu de leur premier amour est aussi un retour sur la vie parcourue, une sorte de bilan.
À cela s’ajoute aussi le travail du temps sur ce qui a été vécu et le souvenir qu’on en a. Les moments revisités n’ont pas forcément le même visage pour l’un ou pour l’autre ! Ce qui augmente et agrémente un peu plus les discussions entre les deux protagonistes.
Dans le roman, ces discussions se font sous forme de conversation intérieure, en partie pour l’écrivain, toujours pour le jeune homme.
Comme une voix-off.
Si vous voulez. Mais en littérature, une voix-off c’est toujours du texte, de l’écriture. Au cinéma, ce n’est pas des images, c’est seulement du son. Et une voix-off qui occuperait un tiers ou une moitié de film n’est pas très heureux. Il fallait trouver une traduction à celle-ci. D’où l’idée de donner corps au double, de faire apparaître Tom, le jeune homme, au coté de l’écrivain vieillissant, Thomas.
C’est plutôt surréaliste.
Si on veut. Moi, je parlerais plutôt de faire apparaître ce qui se passe à l’intérieur de l’être humain. Personnellement, il m’arrive souvent de me parler à moi-même et plus particulièrement au petit garçon que j’étais à 13/14 ans, moment où j’ai dû prendre des décisions importantes quant à mon devenir. Question de savoir où j’en suis par rapport aux décisions prises à ce moment-là. Et quand je parle à ce petit bonhomme que j’étais, je le vois, il est devant moi, de façon virtuelle mais parfaitement réelle en même temps. C’est surréaliste et en même temps parfaitement réaliste. Je me suis appuyé sur cette expérience personnelle pour faire apparaître en chair et en os le jeune homme d’« Un Souvenir (2008) ». Du point de vue cinématographique, une telle apparition est un risque. On fait apparaître l’irréel dans le réel. Au cinéma et au pays du cartésianisme ce n’est pas sans danger. Mais justement, ce risque-là valait le coup d’être risqué !
En dehors de cette apparition, vous êtes resté fidèle au roman dans votre adaptation ?
Je ne suis pas le seul à avoir fait l’adaptation. Il y en a eu deux avant la mienne. La seconde, de Véronique Olmi, en cours au moment où je suis intervenu, avait résolu un problème important, celui des époques où se déroule l’histoire. Dans le roman, elle se déroule avant la Seconde Guerre mondiale pour le premier amour et quarante ans après pour le retour sur le lieu. Pour des raisons de production, il était impossible de reconstituer deux époques historiques, tout a été décalé dans le temps : les années 60 pour le souvenir et aujourd’hui pour le retour. Je suis donc reparti de cette adaptation et du roman pour mener la mienne en installant l’apparition dont on a parlé et en ajoutant « une urgence » qui n’est pas dans le roman et qui me semblait aller de soi. Qu’est-ce qui peut pousser un homme âgé à retourner vers un souvenir lointain ? Alors qu’il est célèbre et que rien ne lui a été refusé tout au long de sa vie, ni les succès, ni l’argent, ni les femmes. Là aussi, je suis parti d’une expérience personnelle. Je me suis souvenu de mon père en fin de vie qui un soir s’est mis à me faire le bilan de son existence, me dévoilant quelques clés fondamentales et tenues secrètes jusqu’à ce moment. Il est alors devenu évident pour moi que l’écrivain qui retournait sur le lieu de ce premier amour c’était aussi une sorte de bilan de fin de vie et que donc il était en fin de vie. Ce qui rejoint et boucle le rapport abordé précédemment entre les deux protagonistes en quête de leur passé : « Qu’est-ce que j’ai fait de ma vie ? » pour l’écrivain qu’il est devenu, « Qu’est-ce que tu as fait de ma vie ? » pour le jeune homme qu’il était.
Cette « urgence » installée apportait une dramaturgie discrète nécessaire au film et me permettait de terminer autrement que le roman. D’abord d’amener Tom à se réconcilier avec Thomas, de réconcilier l’homme âgé avec sa jeunesse. Ensuite de permettre à Thomas d’aller voir Sheila après l’avoir retrouvée. De revoir une fois avant de mourir celle qu’il a finalement toujours aimé.
Et le casting alors.
Pour Thomas l’écrivain séducteur, je ne voulais pas un acteur qui dise directement, physiquement, ce qu’il était et est encore au moment où se déroule le retour. Je voulais qu’on le découvre au fur et à mesure, comme un mystère dévoilé petit à petit. Daniel Prévost permettait d’apporter, de jouer ce mystère et il a remarquablement donné corps à son personnage.
Pour les deux jeunes, Tom et Sheila, il fallait retrouver la fraîcheur de la jeunesse de cette époque qui n’a rien à voir avec celle d’aujourd’hui sans oublier le contexte. Entre autres et en particulier : faire l’amour dans les années 60 n’était pas évident, il n’y avait pas de contraception ou d’avortement autorisés. Il fallait aussi qu’ils forment un couple de cette époque. Capucine Delaby et Esteban Carvajal ont répondu parfaitement à ces objectifs multiples. Tout comme les autres personnages d’ailleurs et en particulier la mère de Sheila, Mrs Walter, remarquablement interprétée par Marianne Basler. Ou encore Agathe Dronne pour Ruth, Valérie Mairesse pour Mrs Trump, Céline Hilbich pour Caroline ou Mathilde Verkinderen pour Daphné, la soeur de Sheila. Retrouver l’époque était fondamental dans tous les domaines.
Retrouver l’époque et l’Angleterre !
Oui. Ce premier amour ayant eu lieu en Angleterre, il fallait retrouver ce monde-là. Personnages et décors, ambiances et modes de vie. Pour des raisons de production nous ne pouvions tourner que quelques jours en Angleterre, nous avons donc tourné l’essentiel du film dans la ville balnéaire française qui correspondait le mieux à l’histoire et à sa réalité anglaise : Le Touquet et quelques autres lieux à même tonalité qui s’échelonnent sur la Côte d’Opale. Refaire l’Angleterre dans le Nord de la France a été un enjeu amusant et captivant.
Vous écrivez toujours les scénarios des films que vous réalisez ?
Non. Mais j’y travaille toujours beaucoup. Ça permet d’unifier l’écriture et la mise en scène, d’obtenir un style propre à l’histoire racontée et dans le cas présent de jouer sur des registres extrêmement sensibles comme l’intime de l’être humain. Ces registres réclament une forte osmose entre le scénario et la réalisation parce qu’ils reposent sur la sensibilité personnelle du réalisateur, même si le scénariste y a mis beaucoup de la sienne. Et afin que les acteurs puissent répondre à celle-ci avec la leur, cette sensibilité doit être parfaitement maîtrisée. En ce qui me concerne, pour avoir cette maîtrise, le scénario d’où qu’il vienne doit devenir mien, être à moi, totalement.
Vous dîtes que le scénario doit être à vous et vous avez fait références à deux souvenirs personnels. Est-ce que vous parlez de vous finalement dans ce film bien qu’il soit issu d’un roman préexistant ?
Oui et non. Cette histoire est d’abord et avant tout celle de Michel Déon, mais j’y ai apporté des éléments nouveaux qui viennent de ma propre expérience. Je me sers de mon expérience pour parler des personnages exposés afin de les faire mieux comprendre et aimer par les spectateurs. Pour autant, je ne parle pas de moi directement. En tant que scénariste et réalisateur, ma ligne de conduite est proche de ce qu’a dit Anton Tchekhov : « Offre aux hommes d’autres hommes, pas toi ».
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