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No Man's Land
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No Man's Land

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No Man's Land
Danis Tanovic parle de son film 'No Man's Land'
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Vous ne vous êtes pas contenté de réaliser No Man's Land (2001). Vous en avez aussi signé le scénario, les dialogues et la musique. Dans quel milieu êtes-vous né pour avoir ainsi autant de cordes à votre arc ?
Mon père travaille à la télévision, mais il a une formation de linguiste. Quant à ma mère, elle est professeur de musique. C'est elle qui a tenu à ce que j'aie une formation musicale et qui m'a convaincu de suivre des cours dans un conservatoire de musique. Ce qui n'a pas été le cas pour le cinéma : mon amour pour le septième art, mon véritable amour, ne m'a pas été transmis par mes parents. C'est un amour qui m'a toujours été propre. Enfant, j'attendais toute la semaine qu'arrive le samedi pour aller voir un film et quand l'adolescence est arrivée, je me suis mis à y aller tous les jours.

Comment êtes-vous devenu réalisateur ? Avez-vous suivi une école de cinéma ou avez-vous appris votre métier sur le terrain ?
A la fin de mes études secondaires, j'ai réussi à intégrer l'Académie du Film de Sarajevo où j'ai tourné des films d'étude. Puis la guerre a éclaté, je me suis engagé dans l'armée bosniaque et j'ai pris une caméra pour aller tourner sur la ligne de front. C'était la seule chose à faire. D'autant que très peu de personnes le faisaient à l'époque, du moins du côté bosniaque. C'est ainsi que je me suis lancé dans le documentaire.

A vous entendre, il semble qu'il était, pour vous, évident d'aller filmer sur la ligne de front…
Ca l'était. Déjà, il faut savoir que, lorsque le conflit a éclaté, pas un seul instant nous ne pouvions imaginer qu'il allait durer aussi longtemps. Nous pensions que c'était une affaire de quelques semaines ou de quelques mois. Et moi, je voulais être là. C'est quelque chose à laquelle on est rarement confronté dans une vie : savoir si l'on doit s'engager dans une guerre ou non. Dans ce contexte-là, ou tu fuis, ou tu te caches, ou tu décides de te battre. Moi, je me suis engagé. Le pas était d'autant plus facile à faire que l'armée bosniaque était la gardienne des idées et des valeurs que je défends : des idées et des valeurs qui étaient à l'extrême opposé du fascisme serbe qu'il nous fallait combattre. Je n'ai pas hésité : je voulais prendre part à ce combat, je voulais filmer ce qui se passait. Alors j'y suis allé. Sans savoir que ça allait durer quatre ans. Sans me douter que Sarajevo allait être assiégée pendant tout ce temps.

Peu de temps après le début du conflit, vous avez pris la tête des Archives du Film des Forces Bosniaques. Ce service existait-il avant la guerre ?
Absolument pas. Pour la bonne et simple raison qu'il n'y avait pas d'armée bosniaque quand la guerre a commencé. Il y avait simplement des gens qui ont décidé de prendre les armes pour résister. Et parmi ces gens, quelques-uns qui, comme moi, ont pris leur caméra. Au début, nous tournions comme ça, sans organisation particulière. C'est seulement au bout de quelques mois de guerre que nous nous sommes rendus compte que nous disposions d'une somme importante d'images qui méritaient d'être bien exploitées et conservées. C'est alors que nous avons constitué une unité appelée Archives du Film des Forces Bosniaques.

Que représentait, pour vous, le fait de filmer ce conflit ? Etait-ce une façon de réagir contre l'agression dont le peuple bosniaque était victime ?
Oui, très certainement. Sauf que, vous savez, on ne réfléchit pas en ces termes dans ces moments-là. Surtout quand on est jeune. On essaie seulement de faire son travail du mieux que l'on peut. C'est après qu'on réfléchit. Quand j'y pense maintenant, je me dis que ma caméra m'a, d'une certaine façon, sauvé la vie. Elle m'a sauvé la vie car quand on tourne jours et nuits dans des conditions cauchemardesques, on ne voit plus vraiment la douleur autour de soi. On essaie de filmer tant bien que mal, on se concentre sur le cadre, sur les couleurs, sur la lumière… et on en oublie un peu l'horreur, le danger, la mort qui sont partout et dont on est le témoin. La caméra qu'on promène devient comme un filtre entre soi et la réalité. Elle nous protège. C'est du moins ce qui s'est passé avec moi. A tel point qu'aujourd'hui, quand je regarde les images que j'ai filmées, je suis plus effrayé que je ne l'étais à l'époque en tournant sur la ligne de front.

Parmi ces images, il y a les archives de l'armée bosniaque, mais aussi des documentaires…
Il y a d'abord les images d'archives qui ont occupé l'essentiel de mon temps pendant la guerre et qui ont été utilisées sous diverses formes : dans divers documentaires, des reportages ou encore des sujets pour les informations télévisées du monde entier. Il y a ensuite les documentaires que je réalisais pour l'armée bosniaque ; des documentaires comme "Un an après", dans lequel j'ai retracé un an de guerre au sein des forces bosniaques. Il y a, enfin, les documentaires que je réalisais de mon propre chef quand j'avais un peu de temps. Je n'en avais pas beaucoup car j'étais tous les jours avec ma caméra sur la ligne de front et Sarajevo étant, à l'époque, comme une immense ligne de front, il me fallait être partout. Je n'avais pas beaucoup de moyens non plus : les cassettes vidéos manquaient, l'électricité pour recharger la batterie de ma caméra aussi… C'est ainsi que j'ai, par exemple, mis six mois pour tourner "Portraits d'artistes pendant la guerre".

Quand et dans quelles conditions avez-vous quitté Sarajevo ?
J'ai quitté Sarajevo en mars 1994, peu de temps après les grands massacres opérés par les Serbes sur le principal marché de la ville. La tension était retombée et nous pensions que le conflit touchait à sa fin. J'étais épuisé. Je pesais à peine soixante kilos. Et puis, j'en avais marre. J'en avais vraiment marre… J'avais reçu une invitation pour aller aux Etats-Unis. On m'avait aussi octroyé une bourse pour me rendre en Allemagne. Alors, j'ai décidé de partir. Sans trop savoir pour quelle destination ni pour combien de temps. Finalement, je me suis rendu en Belgique parce qu'une amie très chère y vivait. Là, on m'a parlé de l'INSAS comme d'une très bonne école de cinéma et j'y ai été admis, directement en quatrième année. Nous étions toujours en 1994. Quatre ans plus tard, j'obtenais la nationalité belge. Depuis, je suis belge et bosniaque à la fois.

Et depuis votre arrivée en Belgique, vous avez délaissé le documentaire pour vous concentrer sur la fiction…
A l'origine, seul le film de fiction m'intéressait. Les études que j'ai suivies à l'Académie du Film de Sarajevo étaient, d'ailleurs centrées sur ce genre-là. C'est presque contraint que je suis passé au documentaire quand le conflit a éclaté. Après mon arrivée en Belgique, j'étais ravi de poursuivre à l'INSAS la formation que j'avais initialement reçue à Sarajevo. C'était comme un retour à mes premières amours. S'il n'y avait pas eu de guerre, je pense que j'aurais réalisé mon premier long-métrage de fiction, il y a huit ans.

Quand vous êtes-vous mis à l'écriture du scénario de No Man's Land (2001) ?
Je m'y suis mis en janvier 1999 et je l'ai écrit assez vite. En deux semaines, en fait. Mais j'y avais réfléchi pendant longtemps avant de m'y mettre. Le scénario a dormi pendant les sept ou huit mois qui ont suivi son écriture car un producteur, qui disait vouloir le produire, ne s'en occupait absolument pas. C'est à l'issue de cette période de stagnation pour le projet que j'ai adressé le script à la société française Noé Productions. Ses responsables m'ont appelé une semaine après pour me dire qu'ils souhaitaient se lancer dans l'aventure. Ils s'y sont aussitôt attelés. C'était parti, la machine était lancée.

Quelles étaient vos principales intentions et motivations quand vous avez écrit le scénario de No Man's Land (2001) ?
Je voulais raconter une histoire à travers laquelle on pourrait comprendre ce qui s'est passé en Bosnie. C'était cela mon intention de départ. A cela, se sont ajoutés d'autres désirs. Dès le début, je voulais raconter une petite histoire qui se déroule dans un temps et un espace réduits. Je ne voulais surtout pas filmer une épopée, je ne voulais pas faire un film de guerre classique car la guerre est très éloignée de ce que l'on voit dans ce genre de films. La guerre, c'est un état d'esprit. Ce n'est pas le bruit des armes qui canardent ou les pales d'un hélicoptère au-dessus d'une tête - même si c'est cela aussi. La guerre, c'est surtout ce qu'on a dans la tête quand on la vit et ce qui y reste pendant des années après. C'est cela que je voulais donner à ressentir. Je voulais aussi montrer le comportement des diverses parties en présence vis-à-vis de la Bosnie. Comportement honteux. Et ce, encore aujourd'hui où les puissances occidentales prétendent avoir sauvé le pays tout en refusant de voir ce qu'il s'y passe vraiment.

Qu'est-ce qu'il s'y passe vraiment ?
Ce qui se passe quand on a égalisé la victime et l'agresseur. Ce qui doit se passer quand on a mis serbes, bosniaques et croates dans le même sac : un sac de sauvages et de gens non civilisés. Ce qui se serait passé en Allemagne au sortir de la Seconde Guerre Mondiale si Hitler et ses acolytes s'étaient fondus et cachés en toute impunité parmi la population. C'est la situation de l'ex-Yougoslavie aujourd'hui : des criminels comme Radovan Karadzic et Ratko Mladic se promènent en liberté avec personne pour les arrêter.

Bien que vous racontiez une histoire "réduite" dans le temps et l'espace, vous y faites entrer tous les acteurs et spectateurs du conflit. Le propos de votre film ratisse ainsi très large. Aviez-vous cette ambition-là quand vous vous êtes mis à l'écriture ?
Ecrire un scénario, pour moi, c'est comme reconstituer un puzzle : le tableau se construit au fur et à mesure que les pièces sont ajoutées. Jusqu'au dernier moment, l'image finale n'est pas encore formée. Il se peut, d'ailleurs, qu'arrivé à la moitié du tableau, on se rende compte qu'aucune image ne pourra apparaître. On est alors contraint de remplacer certaines pièces par des nouvelles qui nous font voir autre chose. Tant et si bien qu'on se retrouve à changer toutes les pièces… Mon scénario, je l'ai construit ainsi, au fil de l'écriture. Quand j'ai entamé sa rédaction, je n'avais pas en tête tous les éléments qui composent l'histoire. Je ne savais même pas comment celle-ci pouvait se terminer. Je suis parti sur l'idée d'une fiction qui fasse se confronter deux personnes : un Bosniaque et un Serbe. Mais je me suis très vite confronté à un mur, car il est extrêmement difficile de rester focalisé sur seulement deux personnages pendant près de deux heures. Rares sont les histoires qui permettent cela. J'ai donc préféré enrichir le récit d'autres protagonistes. Je me suis, par contre, tenu à une autre idée de départ qui voulait que l'action se déroule entre deux lignes de front. Je m'y suis tenu car cette notion de no man's land me semblait parfaitement symboliser ce qu'a vécu la Bosnie. Je me suis efforcé de concentrer toute l'action du film entre ces deux lignes de front. Et c'est de cette façon que je suis parvenu à l'image finale de ce bosniaque qui reste seul dans la tranchée, couché sur une mine qui sautera au premier mouvement. Une image dont je suis assez fier car elle représente très précisément ce que me semble être la situation de la Bosnie aujourd'hui.

Cette image est d'autant plus marquante qu'elle est l'aboutissement logique de l'histoire que vous racontez…
Si elle vous apparaît ainsi, c'est qu'il en a été de même pour moi : c'est à la fin de l'écriture du scénario que cette image s'est imposée à moi. Si cette métaphore ou d'autres symboles présents dans le film ont un impact sur le spectateur, j'attribue cela au fait qu'aucun d'entre eux n'a été plaqué artificiellement sur l'histoire. Ils font tous partie intégrante de celle-ci. Et puis, si le scénario est tout droit sorti de mon imagination, il est aussi issu de toutes les sensations que j'ai accumulées pendant le conflit. Avant de symboliser l'histoire récente de la Bosnie, le no man's land, par exemple, me renvoie à des impressions bien précises que j'ai ressenties pendant la guerre et que j'éprouve, pour la plupart, encore aujourd'hui. Quand on vit dans une ville encerclée par l'ennemi, le no man's land est constitué de lieux qui nous étaient familiers jusque-là. A quelques mètres de chez moi, une rue que j'avais traversée des millions de fois auparavant est ainsi devenue infranchissable du jour au lendemain. C'est comme si une barrière gigantesque avait été érigée en quelques heures devant chez moi. Pendant le siège, j'avais une envie presque irrépressible de passer par cette rue. Maintenant que le siège est levé, à chaque fois que j'y fais un pas, j'ai froid dans le dos, la peur reste accrochée au ventre. Impossible de retrouver la quiétude qui était la mienne quand j'empruntais cette rue avant la guerre.

Vous distillez beaucoup d'humour. A l'instar de cette scène où, au milieu du chaos, quelqu'un referme un journal et commente : "Quel bordel au Rwanda !". Comment qualifieriez-vous l'humour de votre film ?
L'humour qui traverse mon film est en fait celui que nous avions pendant la guerre où le rire était un échappatoire absolument indispensable, une façon de nous extraire de l'horreur qu'il y avait autour de nous, une question de survie. C'est un humour typiquement bosniaque aussi : un humour assez proche du cynisme et de l'ironie sur eux-mêmes que peuvent avoir les anglais.

Pendant la guerre, la population civile comme les combattants parvenaient vraiment au degré d'humour présent dans No Man's Land (2001) ?
Pas tous, vous savez. Pas tous. Mais pour beaucoup, comme moi, rire était vital. C'est grâce à ma caméra, mais aussi grâce à l'humour, que j'ai pu préserver ma santé mentale. Tout le monde n'y est malheureusement pas parvenu. Loin s'en faut. Il faut savoir que les gens devenaient vraiment dingues. Quand j'ai quitté Sarajevo, la ville était peuplée de zombis.

Est-ce que certains films de guerre et/ou d'autres conflits que celui que vous avez vécu ont nourri votre imaginaire dans la fabrication de No Man's Land (2001) ?
Je me suis efforcé de ne penser à aucun autre conflit et à aucun film car je ne voulais surtout pas reproduire quelque chose de déjà existant. Ca n'aurait servi à rien. D'autant qu'il y a une imagerie bien propre au conflit bosniaque. Une imagerie qui va des Casques Bleus jusqu'au fait que les peuples qui se battent les uns contre les autres parlent la même langue. Ce sont ces éléments spécifiques au conflit bosniaque que je voulais représenter. En cela, on peut dire que mon travail était presque pionnier.

Quelles incidences le fait que ces deux peuples parlent la même langue a-t-il pu avoir sur votre façon de vivre le conflit ?
Cela rendait la guerre encore plus absurde. C'est la même absurdité que celle qui traverse l'œuvre de Samuel Beckett, la même incapacité des gens à communiquer entre eux. J'ai, d'ailleurs, souvent eu l'impression que le conflit tel que le vivaient les bosniaques était résumé dans le magnifique titre de l'une des pièces de ce dramaturge : "En attendant Godot". Car nous attendions vraiment Godot. Nous n'avons pas cessé de l'attendre pendant toute la guerre. Nous attendions que quelqu'un vienne nous sauver. Quand nous avons cru que ce quelqu'un arrivait, nous avons compris que nos espoirs étaient vains et que personne ne viendrait jamais : quand les Nations-Unies sont venues vers nous, c'était uniquement pour sauver leur face ; certainement pas pour nous sauver, nous.

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Titre de films : A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z 0-9

Personnalités : A B C D E F G H I J K L M N O P Q R S T U V W X Y Z 0-9


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