Vous avez déjà tourné plus de trente films, diriez-vous que Non ma fille, tu n'iras pas danser (2009) vous fait franchir un pas. Un pas vers l’âge adulte ?
Oui, bien sûr. Cela tient à la confiance de Christophe Honoré, au rôle qu’il m’a donné, à la place de mon personnage dans le film. Souvent j’ai joué des rôles secondaires, des personnages en retrait, cela ne me dérangeait pas d’ailleurs. Je me suis toujours considérée comme une artisane. Cela est sans doute dû au fait que mes débuts n’ont pas été flamboyants. Longtemps, je n’ai fait qu’accompagner l’un ou l’autre de mes parents sur les plateaux, je n’ai su qu’assez tard que j’étais actrice… Je ne vous parle pas de ma première apparition au cinéma, j’avais 8 ans. C’était dans La Cité des femmes (La Città delle donne) (1979) de Fellini où jouait mon père. Ma scène a été carrément coupée. Cela m’a donné une leçon de modestie définitive qui me sert encore !
Ma Saison préférée (1992) d’André Téchiné avec Catherine Deneuve, marque sans doute vos vrais débuts...
Sur le plateau d’André, je n’étais qu’angoisse, j’avais tout le temps mal au ventre, je me demandais si c’était normal; tant d’années après, c’est à peu près pareil, mais je suis, disons, moins coincée ! Et Non ma fille tu n’iras pa s danser me fait en effet avancer vers l’âge adulte, avancer dans la conscience du rôle de femme, de mère, dans la conscience de moi-même peut-être.
Grâce à Christophe, à son sens de l’observation, à sa perception des êtres… Je ne peux pas dire qu’à la fin du tournage de Les Chansons d'amour (2007) je le connaissais mieux qu’au début ; il est très pudique, très discret. Mais peu de temps après, il m’a dit : « J’ai envie de refaire un film avec toi ». Il m’a offert un petit carnet avec des images, des collages, je l’ai gardé comme un talisman ; mais alors je n’ai pas compris qu’il y avait là les prémices de Non ma fille, tu n'iras pas danser (2009) . En fait, c’était un carnet de voyage à faire, un carnet de route à venir. À ce moment-là j’ai pensé : « Oui, d’accord, n’y compte pas ma fille, c’est une gentillesse, une politesse de sa part ».
Ceci par une sorte de superstition. Pourtant j’avais un antécédent à la fois heureux et ambigu. J’ai retrouvé récemment une belle lettre d’Arnaud Desplechin, au moment de Comment je me suis disputé... (ma vie sexuelle) (1996) . Il me disait, « J’espère qu’on retravaillera un jour ensemble sur un film où tu auras un rôle plus important ». Douze ans ! J’ai attendu douze ans Un Conte de Noël (2007) . Riche de cette expérience, je m’étais dis, avant que Christophe me propose autre chose, je ne serai peut-être plus actrice ! D’autant qu’il m’a précisé, que ce ne serait pas pour tout de suite qu’il fallait d’abord qu’il tourne La Belle personne (2008) .
La Belle personne (2008) est une adaptation de La Princesse de Clèves, avez-vous vu comme une coïncidence d’avoir été au centre d’une autre adaptation de Madame de Lafayette, signée Manoel de Oliveira ?
Cela nous a amusés. J’ai fait à la santé de cette coïncidence une courte apparition dans La Belle personne (2008) . Christophe est un homme de parole. Fidèle à ses idées aussi. Donc, après avoir cherché à cerner le sujet, me permettant de l’accompagner un peu, en me parlant, en me conseillant certaines lectures, il m’a offert d’être Léna. Il y a quelque chose qui me bouleverse chez lui, cette façon qu’il a de transmettre, de rendre sensible l’inexplicable. Par exemple, dans le film, un plan, un simple plan de Donatien, mon petit garçon, seul, qui regarde autour de lui la nature. Et ce que ce regard exprime, une certaine mélancolie, me touche personnellement sans que nous n’en ayons jamais parlé. C’est là qu’on reconnaît un cinéaste, celui qui parvient à deviner, à imaginer, et aussi à utiliser les sentiments très intimes d’un acteur, d’une actrice, quelqu’un qu’il connaît si peu.
Dans le film, la façon dont votre visage change très soudainement, dont vous semblez vous repentir de ce que vous venez de dire, appartient-il à ce domaine de « transmission des sentiments » ?
Oui, est-ce que cela n’arrive pas tout le temps dans la vie, ce moment où l’on entend les mots sortir de sa bouche tandis que le cerveau a capté avec un instant de retard que ce n’était pas la chose à dire ? J’aime beaucoup Léna, elle est victime de la violence faite aux femmes encore aujourd’hui. Mais victime aussi de la violence qu’elle s’inflige à elle-même, désarmée devant la difficulté de mener à la fois une vie de mère et une vie de femme, luttant contre la tentation de redevenir une petite fille. Le film est un plaidoyer pour Léna, même si, c’est vrai, à certains moments, elle est énervante, et n’y peut rien ! Tout le monde dit vouloir son bien, mais sait-on jamais vraiment ce qui est bien pour quelqu’un ? Au début du film, Léna est fatiguée, anxieuse, en rupture avec son mari, son métier, mais joyeuse tout de même. Elle a un rapport très fort avec ses enfants, et déjà, « pour son bien » on lui reproche que ces rapports ne soient pas conventionnels, soient trop fusionnels.
Les dialogues sont précis, libres, nerveux, pas de grandes tirades...
Oui, c’était l’idée d’un film, d’un personnage toujours en mouvement. Déjà quand il y a deux enfants et un père absent, il vaut mieux se bouger ! Mais le mouvement est aussi dans les situations, dans les conversations. à une ou deux reprises, il a fallu que je me pose parce que la scène le demandait. Pendant ma dispute avec mon frère, Gulven, je suis assise sur le canapé, mal à l’aise d’être pour une fois arrêtée, figée. Ce désir de mouvement, d’énergie se traduit même dans les costumes. J’avais envie de silhouettes qui bougent, on voit les jambes, même l’hiver rien qui tasse, qui recouvre… Et puis il y a aussi cette possibilité de visualiser la relation très intense avec mon fils, je lui ai piqué son sweat-shirt. Non ce n’est ni triste, ni ridicule, cela montre seulement, je crois, une certaine vulnérabilité de Léna.
Pour jouer avec vos deux enfants de cinéma, Augustine et Anton, vous est-il arrivé de puiser dans la relation à votre propre fils, votre propre fille ?
Sans doute. Mais en même temps, quand je tourne, je pense qu’il est très important de se méfier des appuis sur le réel, ils peuvent très vite devenir des freins. S’en détourner est une question d’hygiène mentale...
Le conte breton au milieu du film ne vous a pas gênée ? Il n’interrompt pas le déroulement de l’histoire ?
Ah ! Non, j’adore le conte ! C’est beau comme un western la façon dont Christophe le filme. La violence que Kattel impose à ses prétendants en les faisant danser jusqu’à la mort, cette violence qui se retourne tragiquement contre elle, remonte du passé vers aujourd’hui, ramène à Léna. Et puis ça me touche que Christophe Honoré soit resté longtemps sans filmer sa région et que lorsqu’il y retourne, il y aille à fond !
On connaît la fidélité de Christophe Honoré à ses acteurs. Vous avez mis longtemps à entrer dans la « famille » Desplechin, avez-vous désormais, après deux films, l’impression d’être entrée dans la « famille » Honoré ?
Ce qui m’ennuie avec les histoires de « famille », c’est que cela sous-entend qu’on attend du metteur en scène d’être d’office dans tous ses films. Or, c’est fragile le désir d’un metteur en scène pour un acteur, il ne faut en aucun cas sembler trouver pour acquis, ni même attendre d’être à nouveau désiré. J’aime l’idée de « famille » en termes de proximité, de complicité, de fidélité, mais je ne veux pas y penser au-delà de ça, pour ne pas écarter un désir possible, et aussi pour ne pas être déçue d’un non désir qui serait tout à fait légitime… Tout ça pour dire que je serais bien heureuse si... Christophe donnait une suite à Non ma fille, tu n'iras pas danser (2009) . Parce que j’aimerais savoir ce qu’il advient de Léna, après. Et qu’après, alors, peut-être, j’en serai.
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