Aimez-vous ou appréciez-vous Saint-Guillaume ?
J’aime son ambiguïté, je l’apprécie d’ailleurs dans tous les personnages. En tant que mentordu président, c’est un homme de pouvoir. Prêt à beaucoup de choses pour parvenir à ses fins, mais pas à tout. Son but n’est pas, ou n’est plus de devenir président. C’est un homme politique avant tout, capable de sentiments – qu’il exprime vis-à-vis de sa filleule, par exemple. Elle est le lien affectif avec le président, cet homme qu’il aurait voulu être. Et son intelligence est d’avoir su très vite qu’il n’avait pas tous les éléments de son côté pour y arriver. Quand on le découvre, au début du film, ambassadeur en Afrique, il a déjà un certain âge. Or, quand on aspire aux plus hautes fonctions de l’Etat, il faut s’y prendre tôt, de façon à être capable de repasser l’«examen présidentiel» plusieurs fois – car on l’obtient rarement du premier coup. Quand Saint-Guillaume repère ce jeune homme, il porte donc sur lui tous ses espoirs. Je suis persuadé qu’il y a beaucoup d’hommes ainsi, qui mettent tout leur talent à transformer de jeunes ambitieux en personnages d’envergure, vivant cette réussite par procuration.
Et pourtant, Saint-Guillaume n’a aucune aigreur ?
Effectivement. Il n’est pas antipathique. Ni sympathique, d’ailleurs. Il ne cherche pas à ce qu’on l’apprécie ou à ce qu’on le déteste. La seule chose qui lui importe, c’est que le Président gagne, reste au sommet. Et pour cela, il est capable de beaucoup. Comme s’occuper de l’argent sale. Il accepte d’être l’homme à tout faire. On en a connu quelques uns, sous la Ve République. La force de Saint-Guillaume, ce sont ses idées, son talent de marionnettiste. Et l’affection qu’il porte à ses protégés l’humanise. Le film n’en est que plus tragique dans son dénouement, l’élève dépassant le maître.
Lionel Delplanque répète qu’il a écrit le rôle en pensant à vous. Est-ce vrai ?
Oui, il est vrai qu’il m’en a parlé dès le début. Moi qui d’habitude me mêle beaucoup des dialogues, j’ai senti que je n’avais pas besoin, cette fois, d’appuyer les choses, que Lionel avait perçu ce que j’attendais et ce que je redoutais. Plus jeune, je me méfiais des auteurs qui disaient écrire pour moi – cela signifiait, en règle générale, qu’ils écrivaient un personnage que j’avais déjà joué. C’était restrictif. Des personnages comme Saint-Guillaume, j’en ai déjà fait. Mais celui-là est réjouissant, plein d’humour. Il est drôle, à se moquer de lui-même et des autres, avec un esprit très corrosif.
A vos yeux, l’auteur est-il aussi doué que le metteur en scène ?
Avec une personne comme Lionel, cela ne peut qu’admirablement bien se passer. Car non seulement il sait ce qu’il veut, mais il sait également ce que vous allez faire. De
plus, il avait concocté le rôle pour moi. Il savait d’autant mieux dans quelle direction je me dirigerai. Une petite indication de sa part suffisait à l’harmonie. C’est à cela qu’on reconnaît un bon directeur d’acteur : ce sont ceux qui, sur le plateau, en disent le moins. Lionel a réfléchi son film longtemps à l’avance. Rien n’était laissé au hasard. Et quand il y en avait – du hasard, il savait s’adapter.
Et Albert Dupontel ?
Je connaissais l’acteur, mais pas personnellement. Il m’a séduit. Et je l’ai séduit aussi, je pense. Ce qui correspondait finalement à nos rôles. Je l’ai trouvé intelligent, bon comédien… Nos rapports étaient très chaleureux, très… je vais employer un mot peut-être ridicule : respectueux. Nous avions une affection mutuelle innée. J’ai senti qu’on était «client» l’un de l’autre.
Et si vous étiez président ?
J’ai beaucoup d’ambitions, mais pas celle-là. Etre le meilleur acteur, j’aimerais bien, oui. Mais chef d’Etat… S’il y a bien une chose que je ne sais pas faire, c’est commander. Se diriger soi-même, c’est déjà difficile. Alors mener les autres, et prendre des décisions qui peuvent leur être fatales, à elles ou au pays, cela me paraît incroyable. C’est pourquoi j’admire certains hommes politiques, ou que j’ai adoré jouer un personnage comme Talleyrand, qui était d’une intelligence et d’une dimension extraordinaires. C’est l’apanage du comédien : être heureux en se mettant dans la peau de quelqu’un qu’on ne sera jamais.
Entretien avec Claud Rich
(extrait du dossier de presse)
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