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Oscar et la Dame Rose
Entretien avec Eric-Emmanuel Schmitt, réalisateur de 'Oscar et la Dame Rose'
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D’où vient votre envie de faire du cinéma ?
Peut-être du fait qu’enfant, dans ma famille, le cinéma n’appartenait qu’à moi. Ni mes parents, ni ma soeur ne regardaient des films, surtout pas ceux du ciné-club, à la télévision. Je savourais donc seul ma tranche cinéphilique, pendant laquelle je découvrais Ernst Lubitsch, Max Ophüls, Jean Cocteau, Douglas Sirk, des cycles Greta Garbo ou Marlene Dietrich... C’est toujours la mise en scène qui m’a intéressé au cinéma, comment on raconte une histoire en la rendant passionnante.
J’ai d’emblée rêvé de faire du cinéma… et puis j’ai oublié ! J’ai oublié parce que je me suis emparé d’un autre moyen d’expression : l’écriture. Me révélant au théâtre d’abord, puis dans le roman. Je demeurais cinéphile autant que « cinéphage » et c’est par une sorte de malentendu que le cinéma est arrivé avec Odette Toulemonde (2006) : on m’a fait confiance parce que je multipliais les succès en librairie et sur les planches. Or, sur ce premier film, je le savais, j’avais tout à apprendre : le travail en équipe, la technique même si j’avais déjà un peu potassé, la direction d’acteurs, le montage… Une tension abominable ! Je devais prouver qu’on avait eu raison de me faire confiance.

Comment est venue l’envie d’adapter Oscar et la Dame Rose (2008) ? En réaction à de précédentes adaptations de vos livres ou par simple envie ?
C’était un pur désir, pas la volonté de corriger quoi que ce soit ou de donner une leçon. Surtout pas. J’avais le sentiment d’avoir rendez-vous avec Oscar et la dame rose depuis longtemps mais je ne voulais pas m’y risquer en premier film. Il fallait d’abord que je m’exerce la main sur un sujet aisé, léger, simplement charmant, ce que j’ai tenté avec Odette Toulemonde (2006) .

Quel souvenir gardez vous de la création d’ Oscar et la Dame Rose (2008) ?
Oscar a été un succès inattendu et fulgurant. Inattendu parce que traitant d’un sujet tabou : la maladie d’un enfant et, inexorablement, sa mort. En l’écrivant – pour une nécessité intérieure – je me suis dit : « S’il y a un livre que le public peut me refuser, c’est bien celui-là ». Et ça a été tout le contraire. Oscar et la dame rose a complètement changé ma « carrière ». Je suis devenu un auteur populaire. Ce conte est entré dans le coeur des gens. Les premiers lecteurs ont été les médecins qui l’achetaient par dizaines pour le donner à leur personnel en clinique ou à certains malades. Ce livre non médical a exceptionnellement reçu un prix de l’Académie de Médecine, le prix Hamburger, qui a estimé qu’ Oscar et la Dame Rose (2008) contribuait à l’humanisation de l’hôpital et permettait de mieux comprendre la situation du malade. Le deuxième vecteur du succès a été les jeunes : des enfants de l’âge d’Oscar, dix ans, se sont mis à le lire, à se le recommander, à le passer à leurs parents, grands-parents. Du coup, le livre est devenu transgénérationnel. Il est resté 160 semaines dans la liste des best-sellers ! Et il est traduit, continuellement réimprimé, dans une quarantaine de langues.

Vous dites : « J’avais déjà certaines images dans la tête au moment de l’écriture du roman ». Sont-elles revenues au moment de l’adaptation ?
Oui. Tout l’environnement de l’hôpital, le médecin, les enfants, la fuite… Tout ça, je l’avais complètement visualisé dès la première rédaction en songeant : « Dans un film, ces séquences nous permettraient de sortir de l’hôpital »...

L’adaptation a-t-elle été facile à écrire ?
Elle a demandé une maturation très longue. D’ailleurs, au début, quand des producteurs et des cinéastes me demandaient les droits du livre, je leur répondais que c’était inadaptable. Sincèrement. Je leur disais : « On ne peut pas montrer un enfant qui souffre ; si on le voit, on n’entend plus ce qu’il dit… ».

Vous êtes-vous posé ces questions au moment d’écrire le film ?
Évidemment ! Comme pendant des années j’ai passé mon temps à dire aux autres que c’était inadaptable, je me posais les questions et, progressivement, je résolvais les difficultés de l’adaptation. Ce qui m’a complètement décidé, c’est quand j’ai eu l’idée que le film n’offrirait pas seulement l’histoire d’Oscar mais aussi celle de la dame rose, alors que le livre n’exprime que le point de vue de l’enfant.
Le long métrage apporterait alors les mêmes émotions fondamentales que le récit mais ajouterait quelque chose de plus : le parcours de la dame rose. Comment devient-on capable d’aller tous les jours dans un hôpital pour enfants ? Comment peut-on supporter ce qui est insupportable ? Comment trouve-t-on en soi la force d’aider les autres, de croire en la vie alors qu’elle ne dure pas ? Je ne voulais pas que la dame rose soit une sainte : elle est vivante, elle a une sexualité, elle a des problèmes financiers, comme tout le monde… Elle ne « répare » pas non plus une faute qu’elle se reprocherait. L’enfant va la révéler à elle-même. Leur histoire d’amour est double : Rose change la vie d’Oscar, Oscar change la vie de Rose. Ce gamin lui fait découvrir qu’elle est douée pour réfléchir, pour accompagner, qu’elle détient en elle des trésors de générosité insoupçonnés. Au fond, il la fait naître. Tandis qu’elle l’aide à mourir. Quand j’ai compris ça, je me suis dit que ça valait le coup.

Une des principales difficultés était de trouver les bons interprètes. Quand avez-vous pensé à Michèle Laroque ?
Michèle, ça a été une évidence avant même de commencer l’écriture. Il y a chez elle cet aspect acide, aigu, énervé, bourru du personnage que j’avais vu, avec en même temps une certaine élégance, une vraie tendresse, une humanité... Je me suis dit qu’elle avait à la fois les épines et les pétales nécessaires pour jouer une rose...

Et Amir dans le rôle d’Oscar? Comment l’avez-vous trouvé ?
Ma grande panique, c’était de ne pas trouver l’enfant. Quand on avançait dans la préparation, je répétais : « Mais comment voulez-vous que je fasse un film avec un rôle principal que je ne connais pas. Je ne sais même pas s’il existe ! ». J’ai d’abord vu Amir sur cassette, en plan arrêté. Je me souviens m’être dit : « Pourvu qu’il soit bon parce que physiquement c’est exactement ça ! ». Et dès qu’il s’est mis à parler - son timbre, sa voix, son intelligence, sa joie de vivre - j’ai tout de suite été convaincu, plus que ça, émerveillé. Je n’étais que le premier : il a bouleversé toutes les personnes qui travaillaient sur le film. Michèle a été subjuguée. Max von Sydow, du haut de son mètre quatre-vingt-dix-sept, a dit : « C’est un des meilleurs acteurs que j’ai rencontrés de ma vie ! ». Amir, comme son nom l’indique, c’est un prince !

Vous avez réuni un casting des plus éclectiques pour ce film. Son seul talent suffit à justifier votre choix, mais pourquoi Max von Sydow ?
Il appartient à mes plus grands souvenirs de cinéma. Dans ces cycles de ciné-club que j’évoquais, il y avait les films de Bergman. Bergman, aimait le cinéma parce que, disait-il, « c’est le théâtre des visages ». J’ai voulu faire du cinéma pour me rapprocher des visages. Et parmi eux il y a celui de Max von Sydow - qui a d’ailleurs failli jouer dans l’une de mes pièces. Il porte en lui la douleur et l’impuissance du docteur Düsseldorf, la vraie et belle faiblesse humaine sur un physique de géant. Il entrait dans ma logique de conte… Alors je l’ai contacté… et je suis tombé sur un de mes lecteurs ! Max avait lu Oscar et la dame rose, L’évangile selon Pilate... Ça a collé tout de suite entre nous.

D’où vous est venue l’idée d’Amira Casar pour jouer l’infirmière en chef ?
Dans la manière dont le rôle était écrit, on pouvait penser qu’il exigeait une femme de 55 ans, un peu ravagée, frustrée. Alors que moi je voyais une très belle femme dans le genre « duty first » - le devoir d’abord. Alors j’ai pensé à Amira dont la beauté est un bonheur à l’écran et qui aime les compositions. Elle et moi avons créé ensemble ce personnage de femme d’abord fonctionnelle, vaguement amoureuse du docteur Düsseldorf, ne comprenant pas comment cette cruche de Rose arrive à avoir un meilleur rapport qu’elle avec les patients.

Mylène Demongeot aussi vient du cinéma de votre enfance, des Fantomas (1964) ?
Oui. Je pensais qu’elle pouvait figurer la mère de Michèle Laroque et j’ai écrit le rôle pour elle. Une mère restée dans l’enfance, un peu cucul la praline, une ancienne fée… elle nous permet de comprendre la résistance de Rose à toute sentimentalité. Point commun : elles sont bourrues toutes les deux, dotées de beaucoup plus de coeur qu’elles n’acceptent d’en montrer. Elles se protègent de leurs émotions, de la vie, de l’amour… or il y a des moments où l’on ne peut pas se protéger. Mylène, comme femme et comme actrice, comprend tout cela.

Le tournage des scènes entre Oscar et Rose était-il difficile ?
C’était extrêmement éprouvant émotionnellement. Mais on avait réellement envie d’aller sur le tournage chaque matin ! J’ai remarqué que, sur ces séquences difficiles, c’était souvent les enfants qui nous mettaient à l’aise. Le jour où j’ai montré son costume final, blanc, à Amir, il m’a dit : « Chouette ! Mon pyjama pour mourir ! ». C’est nous, adultes, qui souvent compliquons les choses. Eux sont heureux de jouer, de raconter une belle histoire, d’incarner des personnages, d’exprimer des sentiments… Pourquoi perdons-nous cette insouciance sous prétexte de maturité ?

Était-ce difficile au moment du montage de trouver le juste équilibre émotionnel ?
La justesse, c’est mon obsession. La justesse du dialogue, la justesse du jeu, la justesse de l’émotion est ce que je recherche à tout prix… Mais c’est quelque chose de subjectif, pas comme la justesse en musique. Quel métier ! Rechercher sans cesse quelque chose d’impondérable… Pour en revenir au montage, j’ai essayé de laisser la place au spectateur pour qu’il éprouve ses propres émotions. Michel Legrand m’a beaucoup aidé. Au fur et à mesure qu’il découvrait le montage, il me demandait de lui laisser le temps de vivre ses sentiments, d’en écrire la musique... Michel Legrand et moi, nous avons une amitié qui dure depuis plusieurs années et, pour Oscar, c’est lui qui m’a poussé, moi, l’écrivain, à faire confiance aux seules images sans dialogues – donc à la musique !

Avez-vous eu une appréhension à filmer la mort d’Oscar ?
Épouvantable. Max était bouleversé. Michèle, entre chaque clap, cédait aux émotions qu’elle avait retenues pendant la prise. Quant à moi, pour une fois, je restais rivé à mon combo car si je parlais à quelqu’un sur le plateau je me mettais à pleurer… Les techniciens fixaient le plafond avec les yeux rouges. On a fini par en rire, naturellement : avec Michèle, on nommait ce genre de moment les « journées oignon » ! Tout le monde sur le tournage, des enfants aux techniciens, avait envie de raconter cette histoire-là et cela impliquait un rendez-vous avec de nombreux pics émotionnels. Pour moi, c’était violent ; je suis habitué à être ému tout seul quand j’écris. Là, avec le cinéma, j’ai découvert la beauté de partager ces émotions.

Est-ce que l’enfant que vous étiez, a trouvé sa part d’émerveillement dans Oscar et la Dame Rose (2008) ?
En tout cas l’enfant que je suis a pris un plaisir infini à tourner les matchs de catch ! À plonger dans le burlesque et l’assumer. En fait, c’est Oscar qui a filmé ces scènes… Quand on ne peut plus être sauvé par la médecine, on peut être sauvé par l’humour et l’imagination.

Entretien avec Eric-Emmanuel Schmitt
Extrait tiré du dossier de presse

   

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