Pourquoi avoir choisi de parler de la tragédie personnelle ?
“Je n’ai jamais connu de chagrin si grand qu’une heure de lecture ne puisse dissiper...“ c’est un peu ce que moi aussi je croyais autrefois. Mais la perte d’un enfant, d’une femme ou d’un ami n’est pas de ce genre de chagrin. Le goût de la vie peut y passer. Le cas extrême, c’est certainement la perte de toute une famille. Jean-Claude Carrière a voulu, en choisissant une telle détresse, mettre la barre au plus haut. L’homme ainsi affligé n’a plus qu’un voeu, celui de disparaître. Et pour ce faire, nous lui avons choisi le territoire le plus vaste, le moins peuplé, le moins connu : les steppes de l’Asie Centrale.
C’est là que le miracle de la vie va s’accomplir. Plus il est seul, plus la désolation autour de lui est grande, (mais aussi plus il a chaud, plus il a froid, et plus il marche) plus la vie reprend le dessus. Il a cru vouloir mourir, et en marchant, son corps lui apprend qu’en fait il est un homme qui aime la vie.
N’est-ce pas l’amour qui le sauve ?
On aimerait bien cela. L’amour de Ulzhan l’aide, certes, mais je crois que la vérité est plus viscérale, elle est dans nos sens, dans nos muscles, dans le fait de bouger sans jamais s’arrêter. “Si on s’arrête, on ne repart plus” lui dit-on des nomades, et c’est ma conviction à moi aussi.
Pourquoi Philippe Torreton ?
Dès le début de l’écriture, je me suis dit que la quête d’un sens ultime, la recherche d’un endroit mythique au bout du monde, la volonté de fuir et de disparaître face à un deuil trop grand, tout cela pouvait paraître très pathétique, ésotérique, frisant le ridicule. Donc il fallait un homme très pragmatique pour le rôle principal. J’ai immédiatement pensé à Torreton qui est très terre à terre.
Ce n’est pas un acteur qui souffre. Il est très physique, sans états d’âme, et têtu comme une mule. Il plonge dans le désespoir, la tête la première, capable de se forcer à marcher des milliers de kilomètres, sensible pourtant, mais ignorant totalement qui il est vraiment. Ce sont toutes ces qualités que j’ai trouvées effectivement, au jour le jour, chez Philippe, et nous avons vraiment fait ce film comme à quatre mains.
D’où vient ce personnage de marchand de mots ? Shakuni ?
Au départ, c’est tout Jean-Claude Carrière : c’est un personnage littéraire, droit venu du Mahabarata. Nous pensions que dans cette Asie Centrale un peu imaginaire, ce rêve de l’Occident, il pouvait très bien y avoir un personnage venu des Indes. En travaillant à Almaty avec le poète et réalisateur Bolat Atabeev, Shakuni a été plus ancré dans le réel. Il est un de ces nombreux talents, considérés dissidents et marginalisés sous les soviétiques, et qui, dans le turbo-capitalisme kazakh d’aujourdhui, tombe une fois de plus à travers le filet.
Il prétend échanger des mots rares contre des victuailles, mais qui sait s’il ne vit pas simplement de la charité des nomades. Dans la steppe, personne ne peut acheter du pain ou de l’eau, cela se donne. Ce que Shakuni donne en échange, ce sont quelques rituels shamans, hérités de son père. La vraie tragédie n’est pas seulement que les langues se perdent, mais aussi les croyances et les rituels. Lorsque finalement Shakuni retourne auprès de son père, vrai retour du fils prodigue, celui-ci se meurt. Il est trop tard pour recueillir son savoir. C’est ainsi qu’aujourdhui, un peu partout dans le monde, et certainement en Asie Centrale, un savoir ancien disparaît.
Pourquoi David Bennent pour incarner ce personage ?
Nous n’avons jamais perdu contact depuis Le Tambour. Ce film nous a marqués d’une facon très différente l’un et l’autre. Pour moi, c’est une carte de visite à vie, pour lui le rôle dont il devait s’émanciper au fur et à mesure qu’il devenait un acteur adulte. Il y a travaillé énormément : il a été un Caliban formidable dans “La Tempête” de Shakespeare. Dans cette émancipation, il a aussi été aidé par Peter Brook et Jean-Claude Carrière. Par exemple, il a porté à lui seul “L’Homme qui”. De plus, il a été très présent sur scène et a beaucoup joué Shakespeare en Allemagne.
Au cinéma Le Tambour et son Oscar continuent à lui coller à la peau, et j’espère que Shakuni prouvera là-aussi quelle formidable présence il a à l’écran. Carrière a pensé à lui en écrivant, et je n’ai jamais pu imaginer un autre interprète. Je savais qu’avec lui ce personage, qui pourrait sembler anecdotique, prendrait une allure de Beckett.
Le reste est amitié et joie de se retrouver au travail.
Qu’avez-vous fait depuis Le Roi des Aulnes ?
Quatre ou cinq films, du théâtre, de l’opéra , c’est à dire que j’ai été plus actif que jamais, mais que la culture circule moins bien que l’argent en Europe.
Parmi ces films, on peut citer Les Trois vies de Rita Vogt, Le Neuvième Jour, Grève : Les héroïnes de Dantzig. J’aime beaucoup ces “petits films”, tournés en attendant que se réalisent de “grands projets”, comme La Papesse Jeanne sur laquelle je travaille depuis sept ans.
Après les errances inévitables de la vie, ces films très personnels m’ont permis de renouer avec mes débuts, et ULZHAN (2007) est peut-être le film qui m’est le plus proche. Je n’ai plus de crainte à montrer mes sentiments. Le goût de la vie, la tendresse pour les personnes rencontrées, les larmes aussi, appartiennent au personnage autant qu’à moi.
Quelle est la part de reportage dans le film ?
Rien ne relève du reportage dans ULZHAN (2007) . J’ai beaucoup voyagé dans le Kazakhstan et j’ai pris beaucoup de notes, car je ne connaissais rien du pays. Je le situais vaguement près de la Mongolie, entre la mer Caspienne et l’Himalaya. Sur ma carte mentale du monde, l’Asie Centrale est la dernière tache blanche, grande comme l’Inde, 14 millions d’habitants seulement. J’ai raconté à Jean-Claude ce que j’avais vu. Nous avons introduit dans le scénario tout ce qui avait rapport à notre personage, mais rien pour “informer” sur le pays, surtout pas d’explication géographique ni historique. Tout ce que la caméra montre a été mis en scène, parfois même en studio, avec des décors construits. Si le personage, et l’équipe du film ont parcouru des milliers de kilomètres, cela reste quand-même un voyage intérieur, une quête. Le trésor qu’il cherche, la lumière des Nestoriens, ne sont cachés nulle part dans la steppe...
Je trouvais passionnant de faire un film sur une table rase, où il n’y a rien sinon trois personnages qui commencent un drôle de ménage...
ULZHAN (2007) est plutôt un film contemplatif, qui réfléchit à la juxtaposition de cette nature grandiose et de l’empreinte de l’histoire avec les goulags, les kolkhozes, les terrains d’essais nucléaires, la mer d’Aral asséchée, les forages de pétrole. Les ruines qu’il traverse ce sont les goulags où Lev Kopelev et Soljenitsine ont été internés, mais aussi Dostoievski qui déjà les appelait les Maisons de la Mort.
Les déserts ne le sont pas uniquement par le climat, mais parce que plus de 500 bombes atomiques y ont explosé, à titre d’essai. La mort de la mer d’Aral a été décidée par les hommes qui sont tout autant indifférents aux souffrances de la nature que la nature est indifférente aux souffrances des humains. La montagne magique Khan Tengri domine avec sa hauteur splendide de 7000m la steppe infinie. On dit que les âmes des shamans venus mourir ici volent autour de la cime. Tout cela relève de la poésie plutôt que du reportage.
Mais l’histoire d’amour est bien réelle ?
Je l’espère. Toutefois ce n’est pas un coup de foudre. Ulzhan dit simplement : je te suis parce que tu es venu me trouver. C’est cela, l’amour. Il n’y a pas de choix. Au départ, on peut même penser que c’est à cause du cheval qu’elle le suit. De son côté, il essaie plutôt de se débarrasser d’elle.
Seule la babka, la vieille grand-mère y voit plus clair. “Il a la mort sur son visage”, a-t-elle reconnu tout de suite. Ulzhan a l’obligation de secourir cet homme en détresse. Et de lui faire découvrir qu’en fait il tient à la vie plus qu’à la mort. Elle lui laisse le cheval, et comme dit la dernière phrase du scénario : “Le cheval attend là, dans l’immense paysage. Il attend un homme dont la femme est sûre qu’il reviendra.”
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