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2012 - Allemagne/France - 1h38
Drame/Mystère/Thriller
 
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Sortie France
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L'éveil de l'oeil
critique proposée par Gael De Sitter
1034 lectures

Les enjeux se compliquent, le récit s'emballe, les masques tombent les uns après les autres, et le plaisir, pour certains, en pâtira peut-être : « Mais cela ne s'arrêtera donc jamais » ? Question racoleuse, somme toute relative pour le spectateur avide d'éclaircissements, tant les hypothèses, à la fin de « Passion », font rapidement jour. A ce stade du film et du scénario, saturé d'infos ou de signes, il n'est pas impossible qu'on y perde le contrôle, quitte à laisser soudainement à l'abandon le fantasme de sa résolution. Et tandis que ce défilé grand-guignolesque avance pas à pas, on espère toujours que cette énergie ne s'écoulera pas en pure perte. Et c'est un peu tout le paradoxe de ce fier circuit tourbillonnant à l'infini, vanité précieuse d'un cinéma recourant volontiers à d'innombrables ficelles narratives pour mieux exister là où, justement, tout serait encore permis : sortir, ou non, de ce tunnel qui paraît sans fin. Songer à stopper cette parade ou se laisser happer joyeusement dans ce trou noir ? « This is Showtime ». Dans cette folle entreprise faussement mégalomane, où De Palma rejoue ses vieilles traditions, la question ne serait plus « quand » s'arrêter, mais « comment». Et qu'à l'image de personnages qui se demanderaient eux-mêmes dans quel état ils sont, éveil ou sommeil, c'est peu dire qu'on navigue inlassablement entre deux états. Où est « Passion » dans « Passion » ? Bingo ! Ça tombe bien, il est avant tout question de perception ici, de l’œil comme miroir sans fin, et dans un film envahit d'écrans de toutes parts, où la moindre image devient sujette à interrogation, il est moins l'outil qui permet de voir que la zone d'accès à une psyché malade.

Les circonstances de cette fin de film offrent en tout cas le moyen de se frotter à la question de l'altérité. Toutes les bases d'un « autre » (regard, personnage, film) sont là. Sans doute « Vertigo », « Marnie » et quelques autres films d'Hitchcock avaient-ils amorcé cette bascule du scopique dans le pathologique, mais désormais, une chose est sûre, elle est parfaitement consommée. On peut même affirmer sans retenue que les cinéastes d'aujourd'hui ne cessent d'en abuser, avec comme clef de voûte le modèle Lynchéen dont le cinéma contemporain ne se serait pas encore remis. Ce qui nous ferait bien dire qu'il y a dans ce « Passion » peut-être plus de Polanski que d'Hitchcock. Il faut d'ailleurs rappeler une chose : la promotion des cas cliniques au statut de personnage central fut un des motifs principaux de la modernité des années 70, surtout dans le cinéma américain. C'est l'après-vietnam. Un certain cinéma semblait ne pouvoir exister qu'au tarif de la schizophrénie. Martin Scorsese, Francis Ford Coppola, Michael Cimino, et plus tard Oliver Stone ou Stanley Kubrick, entre autres: les exemples ne manquent pas. De Palma, évidemment, en faisait partie, où la présence de cette guerre se retrouvera au cœur de « Greetings », « Hi, Mom ! » ou encore le sublime « Outrages ». Les grands cinéastes américains de ces années furent ainsi synchrones avec leur temps pressé d'en finir avec l'imposture nationale. Pourtant, un autre aspect de l'époque semblait n'avoir eu que peu de résonance dans ce cinéma « de gauche ».

Dans les rues, les femmes aspiraient à modifier la donne ou se modifiaient elles-mêmes corps et âme. Et il n'est pas certain que de cette révolution des mœurs les films de Scorsese, De Palma et compagnie aient porté haut cette trace. Tout du moins, s'ils croisèrent l'émancipation féminine, elles ne furent pas leur beau soucis. On pourrait même avancer que la représentation des femmes fut une sorte de point mort qu'ils emmenaient à grand fracas et qui, plutôt que de les tirer vers l'avant, les reliait encore à un âge classique du cinéma. Évidemment, tout cela est à nuancer, le cinéma américain ne se cantonnant guère qu'à ces quelques célébrités. Et par ailleurs, le cas De Palma est très intéressant dans son évolution. Très vite, en effet, les femmes s'avançaient dans son sillon : « Soeurs de sang », « Carrie », « Obsession », « Pulsions », « Body Double ». Toutefois, et pour en revenir à la bascule pathologique, tous ces films reconduisaient en quelque sorte l'éternel hermétisme féminin, créant des faibles, défuntes dans les bras de bourreaux, aimantées vers un univers irrationnel, tombant dans la folie ou retrouvant in extremis cette « origine » du mal pour contrarier l'effet d'hypnose dans lequel elles semblaient plongées. Est-ce dire pourtant que demeurait l'habituelle distribution scopique, l'homme use de son regard, la femme s'y soustrait ? Pas exactement. C'est toujours plus compliqué. De Palma, en bon moderne, comme pour retourner le cinéma sur lui-même, en a tiré une étrange puissance iconographique. Une force du cliché si l'on veut, à la limite parfois du grotesque. Et si on devait un jour lui poser la question « que veut voir un homme s'il était invisible ? », nul doute qu'il répondrait, en bon disciple du maître Hitchcock, « du sexe, un point c'est tout ». Question de voyeurisme. Question de cinéma.

De cette étrangeté du corps féminin dans son cinéma, manière jusque là de contourner la femme réelle tout en continuant la fascination par d'autres moyens (là aussi on songe à tous ces héros hitchcokiens masculins épris d'amour ou de folie pour le corps féminin), il faudra peut-être attendre « Femme Fatale » en 2002 pour que l'on passe au dessus de la mêlée virile et qu'on atteigne l'image d'une femme comme opacité propre, corps capable de tenir l'image à lui seul, jusqu'au bout. L'évocation de « Body Double » comme écho le plus clair à ce film est une évidence. Ayant choisi une héroïne pour une raison qui nous est parfaitement comprise (l'érotisme), il s'agissait une nouvelle fois de filmer un personnage quand ses tourments étaient à la fois sombres et séduisants. C'était, bien sûr, la base du film noir auquel tout le cinéma de De Palma se rattache. A partir de là, ce fut une beauté aux multiples visages qui se trouvait au centre d'une affaire compliquée, et pour échapper à ceux qu'elle a trompés, elle saisissait l'occasion unique qui se présentait à elle de vivre la vie d'une autre, comme dans un rêve. Un film pouvait alors surgir comme une évidence : « Mulholland Drive » de Lynch. Au même moment, une même intuition, faire d'une blonde et d'une brune le centre d'un récit fantasmatique. Mais il y a des différences : dans « Femme Fatale », le rêve est clôturé. Il y a une entrée et une sortie. Travaillant le genre du film noir comme un rêve, les conventions sont utilisées pour mieux les retourner. Le film est schématique, où De Palma souhaite amener le spectateur à comprendre ce qu'il lui montre et pourquoi.

Chez Lynch, au contraire, on n'est jamais sûr de rien. Il travaille quant à lui sur des icônes qui lui sont propres, et surtout, son film fonctionne inconsciemment. Le spectateur, n'étant pas celui qui rêve, se perd et avance à tâtons dans le rêve d'un autre. 2013 : dans le contexte de « Passion », cette réversibilité a bien lieu, et elle ne fait que troubler la perception. Il y est bien question, in fine, d'une balance entre rêve et réalité. Et s'il y a quelque perversité à se faire l'avocat d'une amoralité, De Palma gagne néanmoins à un autre niveau : il faut toujours se méfier de ceux qui tirent la ficelle, tous les décideurs la jouant perso. Ces ficelles sont souvent grosses, mais peu importe, c'est du théâtre de la cruauté. Et De Palma est un immense cinéaste quand il joue ironiquement de ce cynisme qui, malgré tout, chercherait sa fin. L'intéresse moins le constat désabusé sans appel que le constant balancement entre émotion et sa mise en doute, entre la vérité et sa critique, entre l'horreur des situations et le ricanement de celui qui regarde. Car les innombrables renversements ne touchent pas que ces personnages de polichinelle, ils perturbent aussi constamment les émotions, les nôtres avec. On reste alors pantois devant la persévérance d'un cinéaste qui, comme ses personnages, ne s'arrête jamais, ne s'accorde aucun repos. A peine se sent-on sortit d'affaire, avec résolution en poche, que l'on replonge instantanément dans la violence des enjeux et leurs impasses.

Difficile, en ce sens, de suivre De Palma dans cette torture à la mort lente qu'il justifiera par une démence momentanée, après le meurtre clé, d'une de ses héroïnes. Mais on acceptera ce ballottement constant parce que tous les personnages, et en particulier Isabelle, sont littéralement fous, avec nous. C'est la grande réussite de ce « Passion » de pousser à bout la logique du rêve, ou plutôt du cauchemar. La toute fin, le dernier plan, refermera peut-être les portes d'un rêve mais, ironiquement, c'est pour mieux commencer une guerre personnelle, et à long terme : pour Isabelle, cette « aventure » laissera des traces, et nul doute qu'elle devra dorénavant opposer à l'acharnement de ses visions un cerveau de résistance. De là, ce sentiment d'un « no limit », tant le cinéaste, et de surcroît le spectateur, jouit de chacune de ces visions. Mais il y a encore plus symptomatique : la logique du rêve pour Isabelle est aussi la logique de fantasmes pour le cinéaste. Qu'à l'aune de ces sursauts, de ces réveils, de ces plongées d'une Isabelle qui n'en finit plus de délirer, De Palma se permet quelques digressions. Il est supposé qu'après le meurtre, la jumelle d'Isabelle existait bien (« Vertigo »), que le « crime » n'était en fait pas « parfait », qu'Isabelle mourra finalement égorgée (« Psychose » pour n'en citer qu'un). Alors la « silhouette » d'Hitchcock apparaîtrait elle aussi comme un songe. Et soudain, pour celles et ceux qui ont eu la chance de l'apprivoiser, c'est le génial cinéma d'animation de Satoshi Kon (« Perfect Blue », « Paprika ») qui pourra sauter aux yeux. Comme une bonne partie de ce "Passion", il y est question de la peur des songes, quand ce n'est pas toutes ses héroïnes qui deviennent schizophrènes, s'échappant par le moindre trou d'image qui passe à leur portée. De ce fait, au lieu d'être un simple sujet de cinéma (le rêve comme matérialisation d'un récit à tiroirs), le film de De Palma est avant tout un remarquable exercice « pratique » qui voudrait que le spectateur, tout autant que les personnages et le cinéaste lui-même, ait un rôle à y jouer.

Bien sûr, on sait quel bénéfice une critique de la prolifération des nouvelles technologies et donc des images pourrait tirer de ce « Passion ». Que ce n'est certainement pas nouveau et que même le titre d'un de ses films, « Body Double », est devenu l'appellation d'un genre de l'art vidéo consistant à dupliquer la séquence d'un film majeur, exercice que le cinéaste pratique depuis longtemps et qui n'a pas attendu que l'art contemporain en fasse une mode. Et voilà qu'on se prendrait presque à rêver d'un Hitchcock au milieu de tous ces nouveaux appareils. Qu'en aurait-il puisé pour le cinéma, lui qui irrigua toute son œuvre de la question du voyeurisme ? Soit, c'est encore autre chose. Reste que « Passion » n'agit jamais en œuvre moralisatrice. Qu'à la différence de son film précédent, « Redacted », qui était un grand constat critique et acharné d'une société des images falsifiant la réalité d'une guerre, il est avant tout la démonstration par l'absurde de la folie de ces images rabattue sur une pure expérience, jouissive et triviale. Il ne s'agit plus d'assister impuissant au dispositif d'un démiurge qui aurait des comptes à rendre, mais aller au cinéma pour pénétrer pour de bon dans l'écran. L'action, la participation du spectateur comme création. C'est à cette seule condition que la morale peut advenir. Et à ce petit jeu des fausses apparences avec lequel, au choix, on jubilera ou pas, De Palma reste à coup sûr un des plus grands cinéastes.

Aussi, il faut bien souligner la verve retrouvée de celui dont on a longtemps vanté la virtuosité. Et il y en a pour tous les goûts : nombreux sont les coups d'éclats formels, mouvements de caméra impressionnants d'amplitude, climax sans cesse renouvelé, citations à foison, rigueur du cadrage et de la couleur, usage du split-screen. Le corpus est varié, et il fait plaisir à (re)voir. A vrai dire, on avait pas vu De Palma aussi libre de ses moyens et avide de « pulsions » à mettre en scène depuis bien longtemps. Alors oui, certains pourront affirmer qu'il s'agit de se refaire une « santé » en démontrant au monde entier qu'il peut encore renouveler ce qu'on connaît le mieux de lui, mais ce serait vite le décrédibiliser, la « normalité » des moyens et des effets de style employés n'étant qu'apparence. Qu'au lieu de le prendre pour une mise-à-plat joyeuse et formatée, on ferait mieux d'y voir une mise-à-plat funèbre, le renouvellement devant passer par la méditation de l’œil qui croît voir ou reconnaître quelque chose quand tout n'est que tromperie. A l'image de ce déjà mémorable split-screen, le plus long et le plus fou qu'il n'ait jamais réalisé, il faut accepter que le regard se casse, que l’œil se trompe, que la parole soit neutralisée. Seul compte l'exercice de notre œil, bref, du cinéma réduit à son épure, mais tenté d'aller toujours plus loin dans l'expérience. Tout est sujet à la multiplication ici, au déraisonnement, au miroitement des choses et des êtres. Comme ces trois femmes, une blonde, une brune, une rousse, toutes plus « sexuelles » les unes que les autres, véritables « Mad Girls » fières et maîtres de leur image, pour ne pas dire maîtres des images tout court, il y a comme un hiatus : elles sont bien trois, mais ne paraissent finalement n'en faire qu'une, et vice-versa, telle une image sans cesse réduite à en cacher d'autres, et le film tout entier une pure matière réflexive. Pas de doute, on s'y noie, mais qu'est-ce qu'on aime ça !


Gaël De Sitter.


 

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